{"id":110047,"date":"2018-04-30T12:00:38","date_gmt":"2018-04-30T11:00:38","guid":{"rendered":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/?p=110047"},"modified":"2018-04-26T11:55:16","modified_gmt":"2018-04-26T10:55:16","slug":"francais-le-manifeste-communiste-170-ans-plus-tard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/2018\/04\/francais-le-manifeste-communiste-170-ans-plus-tard\/","title":{"rendered":"(Fran\u00e7ais) Le Manifeste communiste, 170 ans plus tard"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><em>24 Avr 2018 &#8211; <\/em>Aucun texte \u00e9crit au milieu du XIX \u00e8 si\u00e8cle n\u2019a tenu la route jusqu\u2019aujourd\u2019hui aussi bien que le <em>Manifeste Communiste<\/em> de 1848. (\u2026) Marx et Engels \u00e9taient-ils des proph\u00e8tes inspir\u00e9s ? Des magiciens capables de lire dans une boule de cristal ? Des \u00eatres exceptionnels pour leur intuition ? Non. Ils avaient seulement mieux compris que quiconque, en leur temps et pour notre temps encore, l\u2019essentiel de ce qui d\u00e9finit et caract\u00e9rise le capitalisme.<\/p><\/blockquote>\n<p><a href=\"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-content\/uploads\/2018\/04\/communist-manifest-marx-engels.png\" ><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-110048 size-medium\" src=\"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-content\/uploads\/2018\/04\/communist-manifest-marx-engels-224x300.png\" alt=\"\" width=\"224\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-content\/uploads\/2018\/04\/communist-manifest-marx-engels-224x300.png 224w, https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-content\/uploads\/2018\/04\/communist-manifest-marx-engels.png 373w\" sizes=\"auto, (max-width: 224px) 100vw, 224px\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>1<\/strong><strong>.<\/strong><\/p>\n<p>Lues aujourd\u2019hui des phrases enti\u00e8res du texte r\u00e9pondent \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 contemporaine mieux encore qu\u2019en 1848. A partir de pr\u00e9mices encore \u00e0 peine visibles \u00e0 l\u2019\u00e9poque, Marx et Engels tiraient des conclusions que le d\u00e9ploiement de 170 ans d\u2019histoire allait pleinement conforter. J\u2019en donnerai dans cet article plus loin des exemples fulgurants.<\/p>\n<p>Marx et Engels \u00e9taient-ils des proph\u00e8tes inspir\u00e9s\u00a0? des magiciens capables de lire dans une boule de cristal\u00a0? des \u00eatres exceptionnels pour leur intuition\u00a0? Non. Ils avaient seulement mieux compris que quiconque, en leur temps et pour notre temps encore, l\u2019essentiel de ce qui d\u00e9finit et caract\u00e9rise le capitalisme. Marx a consacr\u00e9 toute sa vie pour approfondir cette analyse par le double examen de la nouvelle \u00e9conomie (\u00e0 partir de l\u2019exemple de l\u2019Angleterre) et de la nouvelle politique (\u00e0 partir de l\u2019exemple de la France).<\/p>\n<p>J\u2019ai \u00e9crit \u00e0 ce sujet dans \u00ab\u00a0<em>Le centenaire de la r\u00e9volution d\u2019octobre 1917\u00a0<\/em>\u00bb, chapitre trois \u00ab\u00a0Lire le Capital, lire les capitalismes historiques\u00a0\u00bb :<\/p>\n<blockquote><p>\u00a0<em>\u00ab\u00a0L\u2019ouvrage majeur de Marx \u2013 Le Capital \u2013 nous propose une analyse scientifique rigoureuse de ce que le mode de production et la soci\u00e9t\u00e9 capitalistes sont, par opposition \u00e0 ce qu\u2019\u00e9taient les soci\u00e9t\u00e9s ant\u00e9rieures. Le livre 1 nous plonge au c\u0153ur du probl\u00e8me. Il nous \u00e9claire imm\u00e9diatement sur ce que signifie la g\u00e9n\u00e9ralisation de l\u2019\u00e9change marchand entre des propri\u00e9taires priv\u00e9s (et cette caract\u00e9ristique est propre au monde moderne du capitalisme, m\u00eame si des \u00e9changes marchands avaient exist\u00e9 avant lui)\u00a0: l\u2019\u00e9mergence et la dominance de la valeur et du travail social abstrait. A partir de l\u00e0 Marx nous fait comprendre comment la vente par le prol\u00e9taire de sa force de travail \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019homme aux \u00e9cus\u00a0\u00bb assure la production d\u2019une plus-value dont s\u2019empare le capitaliste, et qui \u00e0 son tour constitue la condition de l\u2019accumulation du capital. Cette dominance de la valeur ne commande pas seulement la reproduction du syst\u00e8me \u00e9conomique du capitalisme\u00a0; elle commande tous les aspects de la vie sociale et politique moderne. L\u2019ali\u00e9nation marchande permet alors de saisir le m\u00e9canisme id\u00e9ologique par lequel s\u2019affirme la coh\u00e9rence d\u2019ensemble de la reproduction sociale.\u00a0\u00bb<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>L\u2019instrument intellectuel et politique, qualifi\u00e9 par la suite de \u00ab\u00a0marxisme\u00a0\u00bb, s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00eatre le meilleur pour pr\u00e9voir d\u2019une mani\u00e8re correcte dans sa ligne g\u00e9n\u00e9rale l\u2019\u00e9volution historique de la r\u00e9alit\u00e9 capitaliste. Aucune des tentatives de penser hors du marxisme \u2013 et souvent contre lui \u2013 n\u2019est parvenu \u00e0 des r\u00e9sultats comparables. L\u2019erreur de la pens\u00e9e bourgeoise, en particulier de sa \u00ab\u00a0science \u00e9conomique\u00a0\u00bb (qualifi\u00e9e par Marx avec raison de \u00ab\u00a0vulgaire\u00a0\u00bb) est magistrale. Parce qu\u2019elle est incapable de comprendre ce qu\u2019est le capitalisme dans sa r\u00e9alit\u00e9 essentielle, cette pens\u00e9e ali\u00e9n\u00e9e n\u2019est pas davantage capable de savoir o\u00f9 vont les soci\u00e9t\u00e9s capitalistes. L\u2019avenir sera-t-il forg\u00e9 par des r\u00e9volutions socialistes qui mettront un terme \u00e0 la domination du capital\u00a0? Ou bien le capitalisme parviendra \u00e0 prolonger ses jours, ouvrant alors la voie \u00e0 la d\u00e9cadence de la soci\u00e9t\u00e9\u00a0? La pens\u00e9e bourgeoise ignore cette question, pos\u00e9e dans le <em>Manifeste<\/em>.<\/p>\n<p>En effet on lit dans le <em>Manifeste <\/em>page 7 (1)\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00a0<em>\u00ab\u00a0une guerre qui finissait toujours par une transformation r\u00e9volutionnaire de la soci\u00e9t\u00e9 ou par la destruction des deux classes en lutte.\u00a0\u00bb<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Cette phrase avait retenu mon attention depuis longtemps.<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 partir d\u2019elle que je suis parvenu progressivement \u00e0 formuler une lecture du mouvement de l\u2019histoire ax\u00e9e sur le concept de d\u00e9veloppement in\u00e9gal (la transformation est amorc\u00e9e plus ais\u00e9ment dans les p\u00e9riph\u00e9ries d\u2019un syst\u00e8me en voie de d\u00e9passement que dans ses centres) et sur les deux modes de r\u00e9ponse au d\u00e9fi\u00a0: la voie r\u00e9volutionnaire et celle de la d\u00e9cadence.<\/p>\n<p>J\u2019ai donc \u00e9crit sur cette question, dans \u00ab\u00a0<em>Classe et Nation<\/em>\u00a0\u00bb (2) les phrases suivantes\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00a0<em>\u00ab\u00a0En choisissant de faire d\u00e9river les lois du mat\u00e9rialisme historique de l\u2019exp\u00e9rience universelle, nous lui avons oppos\u00e9 la th\u00e8se d\u2019un mode pr\u00e9capitaliste unique, le mode tributaire, vers lequel tendent toutes les soci\u00e9t\u00e9s de classes. L\u2019histoire de l\u2019Occident \u2013 la construction romaine antique, sa d\u00e9sagr\u00e9gation, la constitution de l\u2019Europe f\u00e9odale, enfin la cristallisation des Etats absolutistes de l\u2019\u00e9poque mercantiliste \u2013 traduit ainsi, dans ses particularit\u00e9s, la m\u00eame tendance fondamentale qui s\u2019exprime ailleurs dans la construction moins discontinue des Etats tributaires achev\u00e9s, dont la Chine est l\u2019expression la plus forte. Dans notre th\u00e8se, d\u2019une part, le mode esclavagiste n\u2019a pas de statut universel comme le mode tributaire et le mode capitaliste\u00a0: il est particulier et appara\u00eet en relation \u00e9troite avec l\u2019extension de rapports marchands\u00a0; d\u2019autre part, le mode f\u00e9odal est une forme primitive, inachev\u00e9e, du mode tributaire.<\/em><\/p>\n<p><em>La construction romaine, puis sa d\u00e9sagr\u00e9gation, apparaissent dans cette hypoth\u00e8se comme une tentative trop pr\u00e9coce de construction tributaire. Le niveau de d\u00e9veloppement des forces productives n\u2019exigeait pas une centralisation tributaire \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019empire romain. Cette premi\u00e8re tentative avort\u00e9e allait donc \u00eatre suivie d\u2019un passage forc\u00e9 par la phase de l\u2019\u00e9miettement f\u00e9odal, \u00e0 partir duquel devait se reconstituer une centralisation dans le cadre des monarchies absolutistes de l\u2019Occident. Alors seulement le mode de production en Occident approchera le mod\u00e8le tributaire achev\u00e9. C\u2019est d\u2019ailleurs uniquement \u00e0 partir de ce stade que le niveau de d\u00e9veloppement des forces productives en Occident atteindra celui du mode tributaire achev\u00e9 de la Chine imp\u00e9riale, et cette co\u00efncidence n\u2019est sans doute pas fortuite.<\/em><\/p>\n<p><em>Le retard de l\u2019Occident, qui s\u2019exprime par l\u2019avortement romain et l\u2019\u00e9miettement f\u00e9odal, a constitu\u00e9 en d\u00e9finitive son avantage historique. C\u2019est en effet la combinaison sp\u00e9cifique d\u2019\u00e9l\u00e9ments du mode tributaire antique et des modes communautaires barbares qui caract\u00e9rise le f\u00e9odalisme et lui a donn\u00e9 sa flexibilit\u00e9. Celle-ci rend compte de la rapidit\u00e9 avec laquelle l\u2019Europe traverse la phase tributaire achev\u00e9e, d\u00e9passant vite le niveau de d\u00e9veloppement des forces productives de l\u2019Orient qu\u2019elle venait de rattraper, et d\u00e9bouchant sur le capitalisme. Cette flexibilit\u00e9 et cette rapidit\u00e9 contrastent avec la rigidit\u00e9 et la lenteur relatives de l\u2019\u00e9volution dans les modes tributaires achev\u00e9s de l\u2019Orient. Le cas romain-occidental n\u2019est sans doute pas le seul exemple d\u2019avortement de la construction tributaire. Dans des conditions sp\u00e9cifiques diff\u00e9rentes, nous croyons rep\u00e9rer au moins trois autres cas de type\u00a0: le cas byzantin-arabe-ottoman, le cas indien, le cas mongol. Chaque fois, les tentatives de mise en place de syst\u00e8mes de centralisation tributaire ont trop largement pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 les exigences du d\u00e9veloppement des forces productives pour pouvoir s\u2019installer durablement. Sans doute les formes de ces centralisations ont-elles \u00e9t\u00e9 dans chaque cas des combinaisons sp\u00e9cifiques diff\u00e9rentes de moyens \u00e9tatiques, para f\u00e9odaux et marchands\u00a0: dans l\u2019Etat islamique, par exemple, c\u2019est la centralisation marchande qui a jou\u00e9 le r\u00f4le d\u00e9cisif\u00a0; les avortements successifs sont \u00e0 mettre en relation avec le contenu de l\u2019id\u00e9ologie hindouiste, que nous avons oppos\u00e9e au confucianisme\u00a0; quant \u00e0 la centralisation de l\u2019empire de Gengis Khan, elle fut, comme on sait, de tr\u00e8s courte dur\u00e9e\u00a0\u00bb. <\/em><\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Le syst\u00e8me imp\u00e9rialiste contemporain est, lui aussi, un syst\u00e8me de centralisation du surplus, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale. Cette centralisation op\u00e8re sur la base des lois fondamentales du mode capitaliste et dans les conditions de sa domination sur les modes pr\u00e9capitalistes de la p\u00e9riph\u00e9rie soumise. Nous avons formul\u00e9 la loi de l\u2019accumulation du capital \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale comme forme d\u2019expression de la loi de la valeur op\u00e9rant \u00e0 cette \u00e9chelle. Le syst\u00e8me imp\u00e9rialiste de centralisation de la valeur se caract\u00e9rise par l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration de l\u2019accumulation et du d\u00e9veloppement des forces productives au centre du syst\u00e8me, tandis qu\u2019\u00e0 sa p\u00e9riph\u00e9rie ceux-ci sont handicap\u00e9s et d\u00e9form\u00e9s. D\u00e9veloppement et sous-d\u00e9veloppement sont l\u2019endroit et l\u2019envers de la m\u00eame m\u00e9daille\u2026.On comprend alors que le d\u00e9veloppement ult\u00e9rieur des forces productives \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie doive passer par l\u2019\u00e9clatement du syst\u00e8me imp\u00e9rialiste de centralisation du surplus. Une phase n\u00e9cessaire de d\u00e9centralisation, la construction de la transition socialiste nationale, doit pr\u00e9c\u00e9der la r\u00e9unification \u00e0 un niveau plus \u00e9lev\u00e9 de d\u00e9veloppement que constituerait la soci\u00e9t\u00e9 plan\u00e9taire sans classes.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Ce sont les hommes qui font leur histoire\u2026\u2026 Le concept de praxis est propre \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, comme expression de la synth\u00e8se du d\u00e9terminisme et de l\u2019intervention humaine. La relation dialectique infrastructure\/superstructure lui est \u00e9galement propre et n\u2019a pas de correspondant dans la nature. Cette relation n\u2019est pas unilat\u00e9rale\u00a0: la superstructure n\u2019est pas le reflet des exigences de l\u2019infrastructure. S\u2019il en \u00e9tait ainsi, la soci\u00e9t\u00e9 serait toujours ali\u00e9n\u00e9e et on ne voit pas comment elle pourrait parvenir \u00e0 se lib\u00e9rer.<\/em><\/p>\n<p><em>C\u2019est pourquoi nous proposons de distinguer deux types qualitativement diff\u00e9rents de transition d\u2019un mode \u00e0 un autre. Lorsque le passage se fait dans l\u2019inconscience, ou par la conscience ali\u00e9n\u00e9e, c\u2019est-\u00e0-dire lorsque l\u2019id\u00e9ologie qui agit les classes ne permet pas de ma\u00eetriser le processus du changement, celui-ci appara\u00eet comme op\u00e9rant d\u2019une mani\u00e8re analogue \u00e0 un changement naturel, l\u2019id\u00e9ologie faisant partie de cette nature. A ce type de passage nous r\u00e9servons l\u2019expression de \u00ab\u00a0mod\u00e8le de d\u00e9cadence\u00a0\u00bb. En revanche, si l\u2019id\u00e9ologie parvient \u00e0 donner la dimension totale et r\u00e9elle du changement voulu, et alors seulement, on peut parler de r\u00e9volution.\u00a0\u00bb<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>La pens\u00e9e bourgeoise doit ignorer la question pour penser le capitalisme comme un syst\u00e8me rationnel pour tous les temps \u00e0 venir, pour penser \u00ab\u00a0la fin de l\u2019histoire\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>2.<\/strong><\/p>\n<p>Marx et Engels, au contraire, sugg\u00e8rent fortement \u2013 d\u00e8s l\u2019\u00e9poque du <em>Manifeste<\/em> \u2013 que le capitalisme ne constitue qu\u2019une br\u00e8ve parenth\u00e8se dans l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9. Pourtant le mode de production capitaliste n\u2019avait alors gu\u00e8re d\u00e9pass\u00e9 les fronti\u00e8res de l\u2019Angleterre, de la Belgique et d\u2019une petite r\u00e9gion du nord de la France et de l\u2019ouest de la Westphalie prussienne. Ailleurs dans toute l\u2019Europe rien de comparable. N\u00e9anmoins Marx imaginait d\u00e9j\u00e0 que se produiraient rapidement des r\u00e9volutions socialistes. Cette attente transpire dans chaque ligne \u00e9crite dans le <em>Manifeste<\/em>.<\/p>\n<p>Marx ne savait pas bien s\u00fbr par quel pays s\u2019amorcerait la r\u00e9volution. L\u2019Angleterre, le seul pays d\u00e9j\u00e0 avanc\u00e9 dans le capitalisme? Non. Marx ne le pensait possible que lorsque le prol\u00e9tariat anglais se serait affranchi de son alignement sur le soutien \u00e0 la colonisation de l\u2019Irlande. La France, pays moins avanc\u00e9 au plan de son d\u00e9veloppement capitaliste, mais en avance au plan de la maturit\u00e9 politique de son peuple, l\u00e9gu\u00e9e par sa grande r\u00e9volution\u00a0? Peut-\u00eatre. La <em>Commune<\/em> de 1871 a confirm\u00e9 son intuition. Pour la m\u00eame raison Engels attendait beaucoup de l\u2019Allemagne \u00ab\u00a0arri\u00e9r\u00e9e\u00a0\u00bb\u00a0: la r\u00e9volution prol\u00e9tarienne et la r\u00e9volution bourgeoise pourraient se t\u00e9lescoper. Le <em>Manifeste <\/em>\u00e9crit \u00e0 ce propos, page 54\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00a0<em>\u00ab\u00a0C\u2019est vers l\u2019Allemagne surtout que se tourne l\u2019attention des communistes, parce que l\u2019Allemagne se trouve \u00e0 la veille d\u2019une r\u00e9volution bourgeoise, et parce qu\u2019elle accomplira cette r\u00e9volution dans des conditions plus avanc\u00e9es de la civilisation europ\u00e9enne et avec un prol\u00e9tariat infiniment plus d\u00e9velopp\u00e9 que l\u2019Angleterre et la France n\u2019en poss\u00e9daient au XVIII \u00e8 si\u00e8cle, et que, par cons\u00e9quent la r\u00e9volution bourgeoise allemande ne saurait \u00eatre que le court pr\u00e9lude d\u2019une r\u00e9volution prol\u00e9tarienne\u00a0\u00bb.<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Cela n\u2019a pas eu lieu\u00a0: l\u2019unification sous la houlette de la Prusse r\u00e9actionnaire, la m\u00e9diocrit\u00e9 politique des bourgeoisies allemandes et leur couardise ont permis que le nationalisme triomphe et marginalise la r\u00e9volte populaire. Marx tourne son regard vers la fin de sa vie en direction de la Russie, dont il attend qu\u2019elle s\u2019engage \u00e0 son tour dans une voie r\u00e9volutionnaire, comme en t\u00e9moigne sa correspondance avec Vera Zassoulitch.<\/p>\n<p>Marx avait donc bien eu l\u2019intuition que la transformation r\u00e9volutionnaire pourrait \u00eatre amorc\u00e9e \u00e0 partir des p\u00e9riph\u00e9ries du syst\u00e8me \u2013les \u00ab\u00a0maillons faibles\u00a0\u00bb dans la langue ult\u00e9rieure de L\u00e9nine. N\u00e9anmoins Marx en son temps n\u2019en a pas tir\u00e9 toutes les conclusions qui s\u2019imposaient. Il a fallu attendre que l\u2019histoire ait avanc\u00e9 dans le XX \u00e8 si\u00e8cle pour, qu\u2019avec L\u00e9nine et Mao, les communistes deviennent capables d\u2019imaginer une strat\u00e9gie nouvelle qualifi\u00e9e de \u00ab\u00a0construction du socialisme dans un seul pays\u00a0\u00bb. Une expression inappropri\u00e9e \u00e0 laquelle je pr\u00e9f\u00e8re la longue p\u00e9riphrase\u00a0: des avanc\u00e9es in\u00e9gales sur la longue route de la transition socialiste, localis\u00e9es dans des pays que la strat\u00e9gie de l\u2019imp\u00e9rialisme dominant combat et isole.<\/p>\n<p>Le d\u00e9bat concernant ce probl\u00e8me relatif \u00e0 la longue transition socialiste historique vers le communisme et \u00e0 la port\u00e9e universelle de ce mouvement soul\u00e8ve une s\u00e9rie de questions relatives \u00e0 la transformation du prol\u00e9tariat de classe en soi en classe pour soi, aux formes et effets de la mondialisation capitaliste, \u00e0 la place de la paysannerie dans la longue transition, \u00e0 la diversit\u00e9 des expressions de la pens\u00e9e anti capitaliste, questions que j\u2019aborde dans les d\u00e9veloppements qui suivent.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>3.<\/strong><\/p>\n<p>Marx, plus que quiconque, avait compris que le capitalisme avait vocation \u00e0 la conqu\u00eate du monde. Il l\u2019\u00e9crit \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 celle-ci \u00e9tait encore loin d\u2019\u00eatre achev\u00e9e et fait remonter cette vocation \u00e0 ses origines, la d\u00e9couverte de l\u2019Am\u00e9rique qui inaugure la transition des trois si\u00e8cles mercantilistes au capitalisme achev\u00e9.<\/p>\n<p>Il \u00e9crit dans le <em>Manifeste,<\/em> page 11\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00a0<em>\u00ab\u00a0la grande industrie a cr\u00e9\u00e9 le march\u00e9 mondial, pr\u00e9par\u00e9 par la d\u00e9couverte de l\u2019Am\u00e9rique\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0par l\u2019exploitation du march\u00e9 mondial, la bourgeoisie donne un caract\u00e8re cosmopolite \u00e0 la production et \u00e0 la consommation de tous les pays\u00a0\u00bb.<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Marx se f\u00e9licite de cette mondialisation, ph\u00e9nom\u00e8ne nouveau dans l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9. Ce dont t\u00e9moignent de nombreux passages du <em>Manifeste.<\/em><\/p>\n<p>Page 10 par exemple on lit\u00a0;<\/p>\n<blockquote><p>\u00a0<em>\u00ab\u00a0partout o\u00f9 elle a conquis le pouvoir, elle (cad la bourgeoisie) a foul\u00e9 aux pieds les relations f\u00e9odales patriarcales et idylliques \u2026\u00a0\u00bb<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Et page 13\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00a0<em>\u00ab\u00a0la bourgeoisie a soumis la campagne \u00e0 la ville\u2026 et, par-l\u00e0, elle a pr\u00e9serv\u00e9 une grande partie de la population de l\u2019abrutissement de la vie des champs\u2026 de m\u00eame qu\u2019elle a subordonn\u00e9 les campagnes \u00e0 la ville, les nations barbares et demi-civilis\u00e9es aux nations civilis\u00e9es, elle a subordonn\u00e9 les pays agricoles aux pays industriels, l\u2019Orient \u00e0 l\u2019Occident\u2026\u00a0\u00bb.<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Les choses sont claires\u00a0: Marx n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 un pass\u00e9iste, regrettant le bon vieux temps. Il a toujours exprim\u00e9 des points de vue modernistes, au point de para\u00eetre euro-centrique.<\/p>\n<p>Est-il all\u00e9 trop loin \u00e0 cet \u00e9gard. L\u2019abrutissement du travail rural n\u2019a-t-il pas \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9 par un travail urbain non moins abrutissant pour les prol\u00e9taires\u00a0? Marx d\u2019ailleurs n\u2019ignore pas la mis\u00e8re urbaine qui a accompagn\u00e9 l\u2019expansion capitaliste.<\/p>\n<p>Le Marx du <em>Manifeste<\/em> a-t-il mesur\u00e9 \u00e0 sa juste mesure les cons\u00e9quences politiques de la destruction des paysanneries, en Europe m\u00eame et, a fortiori dans les pays colonis\u00e9s\u00a0? Je reviens donc sur ces questions en rapport \u00e9troit avec le caract\u00e8re in\u00e9gal du d\u00e9ploiement mondialis\u00e9 du capitalisme.<\/p>\n<p>Marx et Engels, dans le <em>Manifeste,<\/em> ignorent encore que le d\u00e9ploiement mondialis\u00e9 du capitalisme n\u2019est pas celui qu\u2019ils imaginaient, homog\u00e9n\u00e9isant, c\u2019est-\u00e0-dire donnant \u00e0 l\u2019Orient conquis sa chance, lui permettant de sortir de l\u2019impasse dans laquelle son histoire l\u2019aurait enferm\u00e9 et de devenir, \u00e0 l\u2019image des pays de l\u2019Occident, des nations \u00ab\u00a0civilis\u00e9es\u00a0\u00bb, c\u2019est \u00e0 dire industrielles. Quelques textes ult\u00e9rieurs de Marx concernant la colonisation de l\u2019Inde en confortent la vision.<\/p>\n<p>Mais Marx a chang\u00e9 d\u2019avis par la suite. Ses allusions, plus que des d\u00e9veloppements argument\u00e9s syst\u00e9matiques, sur les effets destructeurs de la conqu\u00eate coloniale en t\u00e9moignent. Marx prend graduellement conscience de ce que j\u2019appelle le \u00ab\u00a0d\u00e9veloppement in\u00e9gal\u00a0\u00bb, la construction syst\u00e9matique du contraste centres dominants\/p\u00e9riph\u00e9ries domin\u00e9es, et, par l\u00e0-m\u00eame l\u2019impossibilit\u00e9 de \u00ab\u00a0rattraper\u00a0\u00bb dans le cadre de la mondialisation capitaliste, de ce fait imp\u00e9rialiste par nature, et par les moyens du capitalisme.<\/p>\n<p>Car s\u2019il \u00e9tait possible de \u00ab\u00a0rattraper\u00a0\u00bb dans la mondialisation capitaliste, aucune force politique, sociale et id\u00e9ologique ne pourrait s\u2019y opposer avec succ\u00e8s.<\/p>\n<p>Le Marx du <em>Manifeste <\/em>pense encore que \u00ab\u00a0l\u2019ouverture commerciale\u00a0\u00bb a eu raison de la Chine.<\/p>\n<p>Le <em>Manifeste <\/em>le dit dans les termes qui suivent, page 12\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00a0<em>\u00ab\u00a0le bon march\u00e9 de ses produits est la grosse artillerie qui b\u00e2t en br\u00e8che toutes les murailles de Chine et fait capituler les barbares les plus opini\u00e2trement hostiles aux \u00e9trangers\u00a0\u00bb.<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Nous savons qu\u2019il n\u2019en a pas \u00e9t\u00e9 ainsi\u00a0: ce sont les canons de la marine britannique qui ont eu raison de la concurrence des produits chinois. Nous savons que ce n\u2019est pas parce qu\u2019elle \u00e9tait plus avanc\u00e9e dans son industrie que l\u2019Angleterre est parvenue \u00e0 dominer l\u2019Inde\u00a0; mais que, au contrainte c\u2019est la domination de l\u2019Inde qui a donn\u00e9 \u00e0 la Grande Bretagne sa position h\u00e9g\u00e9monique dans le syst\u00e8me capitaliste du XIX\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Mais le Marx plus \u00e2g\u00e9 a su sortir de l\u2019eurocentrisme de sa jeunesse. Marx savait changer d\u2019avis, \u00e0 la lumi\u00e8re de l\u2019\u00e9volution du monde.<\/p>\n<p>En 1848 Marx et Engels imaginaient donc la probabilit\u00e9 forte d\u2019une ou de plusieurs r\u00e9volutions socialistes dans l\u2019Europe de leur \u00e9poque, confirmant par l\u00e0-m\u00eame que le capitalisme ne constitue qu\u2019une br\u00e8ve parenth\u00e8se dans l\u2019histoire. Les faits leur ont donn\u00e9 rapidement raison. Mais si la <em>Commune de Paris<\/em> (1871) a bien \u00e9t\u00e9 la premi\u00e8re r\u00e9volution socialiste, elle a \u00e9t\u00e9 \u00e9galement la derni\u00e8re accomplie dans un pays capitaliste d\u00e9velopp\u00e9.<\/p>\n<p>Avec la constitution de la Seconde Internationale Engels ne perd pas l\u2019espoir d\u2019une nouvelle avanc\u00e9e r\u00e9volutionnaire, en Allemagne en particulier. L\u2019histoire lui a donn\u00e9 tort. Pourtant la trahison de la Seconde Internationale en 1914 n\u2019aurait pas d\u00fb surprendre. Au-del\u00e0 de leur d\u00e9rive r\u00e9formiste, l\u2019alignement des partis ouvriers de toute l\u2019Europe de l\u2019\u00e9poque sur les politiques d\u2019expansion imp\u00e9rialiste et colonialiste de leurs bourgeoisies indiquait qu\u2019il n\u2019y avait plus grand-chose \u00e0 attendre des partis de la Seconde Internationale.<\/p>\n<p>La ligne de front de la transformation du monde allait se d\u00e9placer vers l\u2019Est, en Russie en 1917 puis en Chine. Marx ne l\u2019avait certainement pas \u00ab\u00a0pr\u00e9dit\u00a0\u00bb, mais ses \u00e9crits tardifs laissent entendre qu\u2019il n\u2019en aurait probablement pas \u00e9t\u00e9 surpris, du moins en ce qui concerne la Russie.<\/p>\n<p>Par contre Marx pensait, pour ce qui est de la Chine, que c\u2019\u00e9tait une r\u00e9volution bourgeoise qui \u00e9tait \u00e0 l\u2019ordre du jour. Au lendemain de l\u2019intervention des puissances europ\u00e9ennes en r\u00e9ponse \u00e0 la r\u00e9volte des Boxers, il rappelle que la prochaine fois que les arm\u00e9es europ\u00e9ennes tenteront d\u2019entrer en Chine elles seront stup\u00e9faites par le panneau fronti\u00e8re sur lequel ils liront\u00a0: \u00ab\u00a0attention, vous entrez dans la R\u00e9publique bourgeoise de Chine\u00a0!\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le Kuo Min Tang de la r\u00e9volution de 1911, celui de Sun Yat Sen, avait bien, comme Marx l\u2019avait imagin\u00e9, proclam\u00e9 la R\u00e9publique (bourgeoise) de Chine. Mais celle-ci n\u2019est parvenue ni \u00e0 vaincre les forces de l\u2019ancien r\u00e9gime dont les seigneurs de la guerre ont reconquis le terrain, ni \u00e0 faire reculer la domination des puissances imp\u00e9rialistes, du Japon en particulier.<\/p>\n<p>La d\u00e9rive du KMT de Tchang Kai-chek confortait le point de vue de L\u00e9nine et de Mao\u00a0: il n\u2019y a plus de place pour d\u2018authentiques r\u00e9volutions bourgeoises, notre \u00e9poque est celle de r\u00e9volutions socialistes. Tout comme le F\u00e9vrier russe de 1917 n\u2019avait pas d\u2019avenir, incapable qu\u2019il \u00e9tait de triompher de l\u2019ancien r\u00e9gime, et que de ce fait Octobre s\u2019imposait, la r\u00e9volution chinoise de 1911 appelait celle des communistes maoistes, seule capable de r\u00e9pondre aux attentes de lib\u00e9ration simultan\u00e9ment nationale et sociale.<\/p>\n<p>C\u2019est donc la Russie, le \u00ab\u00a0maillon faible\u00a0\u00bb du syst\u00e8me, qui amorce la seconde r\u00e9volution socialiste. Mais celle-ci n\u2019est pas soutenue, mais combattue par le mouvement ouvrier europ\u00e9en. Rosa Luxembourg utilise \u00e0 l\u2019endroit de la d\u00e9rive des mouvements ouvriers europ\u00e9ens des termes violents. Elle parle de \u00ab\u00a0carence\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0l\u2019incapacit\u00e9 du prol\u00e9tariat allemand \u00e0 remplir sa mission historique\u00a0\u00bb, de\u00a0\u00ab\u00a0trahison\u00a0\u00bb (3).<\/p>\n<p>J\u2019ai pour ma part propos\u00e9 une analyse de ce recul historique des classes ouvri\u00e8res de l\u2019Occident d\u00e9velopp\u00e9, abandonnant leur traditions r\u00e9volutionnaires du XIX \u00e8 si\u00e8cle, en pla\u00e7ant l\u2019accent sur les effets d\u00e9vastateurs du caract\u00e8re imp\u00e9rialiste de l\u2019expansion mondiale du capitalisme et des b\u00e9n\u00e9fices que l\u2019ensemble des soci\u00e9t\u00e9s concern\u00e9es (et non seulement leurs bourgeoisies) tirent de leurs positions dominantes. J\u2019ai donc consid\u00e9r\u00e9 n\u00e9cessaire, dans la lecture de la port\u00e9e universelle de la R\u00e9volution d\u2019Octobre 1917, de consacrer un chapitre entier (4) \u00e0 l\u2019analyse des d\u00e9veloppements qui ont conduit les classes ouvri\u00e8res europ\u00e9ennes \u00e0 renoncer \u00e0 leur mission historique, pour reprendre les termes de Rosa Luxemburg. J\u2019y renvoie le lecteur.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>4.<\/strong><\/p>\n<p>Les avanc\u00e9es r\u00e9volutionnaires sur la longue route de la transition socialiste au communisme vont donc s\u2019accomplir exclusivement dans des soci\u00e9t\u00e9s de la p\u00e9riph\u00e9rie du syst\u00e8me mondial, pr\u00e9cis\u00e9ment dans les pays o\u00f9 une avant-garde aura compris qu\u2019il n\u2019est pas possible de \u00ab\u00a0rattraper\u00a0\u00bb en s\u2019inscrivant dans la mondialisation capitaliste, et que par cons\u00e9quent il faut \u00ab\u00a0faire autre chose\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire avancer dans une transition de nature socialiste. L\u00e9nine et Mao ont exprim\u00e9 cette conviction en proclamant que notre \u00e9poque n\u2019est plus celle des r\u00e9volutions bourgeoises mais qu\u2019elle est d\u00e9sormais celle des r\u00e9volutions socialistes.<\/p>\n<p>Cette conclusion en appelle une autre\u00a0: les transitions socialistes s\u2019accompliront n\u00e9cessairement \u00ab\u00a0dans un seul pays\u00a0\u00bb, qui de surcro\u00eet demeurera fatalement \u00ab\u00a0isol\u00e9\u00a0\u00bb par la contre-attaque de l\u2019imp\u00e9rialisme mondial. Il n\u2019y a pas d\u2019alternative\u00a0; il n\u2019y aura pas de \u00ab\u00a0r\u00e9volution mondiale\u00a0\u00bb. Mais alors les nations et les Etats engag\u00e9s sur cette voie seront confront\u00e9s \u00e0 un double d\u00e9fi\u00a0: r\u00e9pondre \u00e0 la guerre permanente (chaude ou froide) conduite par les puissances imp\u00e9rialistes, associer des majorit\u00e9s paysannes aux avanc\u00e9es dans la voie nouvelle du socialisme. Ni le <em>Manifeste<\/em>, ni m\u00eame Marx et Engels par la suite n\u2019avaient \u00e9t\u00e9 en position de dire quelque chose sur ces questions. Il appartenait au marxisme vivant de le faire \u00e0 leur place.<\/p>\n<p>Ces r\u00e9flexions me conduisent \u00e0 remettre \u00e0 leur place les consid\u00e9rations d\u00e9velopp\u00e9es par Marx et Engels dans le <em>Manifeste<\/em> concernant les paysans. Marx se situe dans son \u00e9poque qui est encore celle de la r\u00e9volution bourgeoise inachev\u00e9e en Europe m\u00eame. A cet endroit on lit dans le <em>Manifeste<\/em>, page 18\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00a0<em>\u00ab\u00a0durant cette phase les prol\u00e9taires ne combattent pas encore leurs propres ennemis, mais les ennemis de leurs ennemis, c\u2019est-\u00e0-dire les restes de la monarchie absolue, les propri\u00e9taires fonciers\u2026toute victoire emport\u00e9e dans ces conditions est une victoire de la bourgeoisie\u00a0\u00bb.<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Lorsque la r\u00e9volution bourgeoise a donn\u00e9 la terre aux paysans \u2013 cas de la France en particulier \u2013 la paysannerie dans sa grande majorit\u00e9 se range d\u00e9sormais dans le camp des d\u00e9fenseurs du caract\u00e8re sacr\u00e9 de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e et devient l\u2019adversaire du prol\u00e9tariat.<\/p>\n<p>Mais le transfert du centre de gravit\u00e9 de la transformation socialiste du monde, \u00e9migrant des centres imp\u00e9rialistes dominants aux p\u00e9riph\u00e9ries domin\u00e9es modifie radicalement la question paysanne. Des avanc\u00e9es r\u00e9volutionnaires ne sont alors possibles dans les conditions de soci\u00e9t\u00e9s demeur\u00e9es encore largement paysannes que si les avant-gardes socialistes sont capables de mettre en \u0153uvre des strat\u00e9gies qui int\u00e8grent la paysannerie dans sa grande majorit\u00e9 dans le bloc de combat contre le capitalisme imp\u00e9rialiste.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>5.<\/strong><\/p>\n<p>Marx et Engels n\u2019ont jamais cru, ni dans leur r\u00e9daction du <em>Manifeste<\/em>, ni par la suite, \u00e0 la vocation r\u00e9volutionnaire spontan\u00e9e du prol\u00e9tariat. Car <em>\u00ab\u00a0les id\u00e9es dominantes n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 que les id\u00e9es de la classe dominante\u00a0\u00bb<\/em> (Le<em> Manifeste<\/em>, page 34). De ce fait les travailleurs comme les autres souscrivent \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie de la \u00ab\u00a0comp\u00e9tition\u00a0\u00bb, pierre angulaire du fonctionnement de la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste et, partant,<\/p>\n<blockquote><p><em>\u00ab\u00a0l\u2019organisation du prol\u00e9tariat en classe, et par suite en parti politique, est sans cesse d\u00e9truite par la concurrence que les ouvriers se font entre eux\u00a0\u00bb <\/em>(Le<em> Manifeste,<\/em> page 20).<\/p><\/blockquote>\n<p>La transformation du prol\u00e9tariat de classe en soi en classe pour soi implique l\u2019intervention active d\u2019une avant-garde communiste\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p><em>\u00ab\u00a0pratiquement les communistes sont donc la section la plus r\u00e9solue, la plus avanc\u00e9e de chaque pays, la section qui anime les autres\u00a0; th\u00e9oriquement ils ont sur le reste du prol\u00e9tariat l\u2019avantage d\u2019une intelligence nette des conditions, de la marche et des fins g\u00e9n\u00e9rales du mouvement prol\u00e9tarien\u00a0\u00bb <strong>(Le<\/strong> Manifeste,<\/em> page 25).<\/p><\/blockquote>\n<p>L\u2019affirmation du r\u00f4le incontournable de l\u2019avant-garde n\u2019est pas chez Marx un plaidoyer en faveur du \u00ab\u00a0parti unique\u00a0\u00bb. On lit dans le <em>Manifeste<\/em>, page 25\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00a0<em>\u00ab\u00a0les communistes ne forment pas un parti oppos\u00e9 aux autres partis ouvriers\u00a0\u2026ils ne proclament pas de principes sectaires sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement ouvrier\u00a0\u00bb.<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Et par la suite dans sa conception de ce que devait \u00eatre une Internationale prol\u00e9tarienne, Marx a jug\u00e9 n\u00e9cessaire d\u2019y int\u00e9grer tous les partis et courants de pens\u00e9e et d\u2019action qui b\u00e9n\u00e9ficiaient d\u2019une audience populaire et ouvri\u00e8re r\u00e9elle. La Premi\u00e8re Internationale comptait dans ses rangs les blanquistes fran\u00e7ais, les lassaliens allemands, les trade-unionistes anglais, les proudhoniens, les anarchistes bakouniniens. Certes Marx n\u2019a pas m\u00e9nag\u00e9 ses critiques, souvent acerbes, \u00e0 l\u2019endroit de beaucoup de ses partenaires. Et on dira peut-\u00eatre que la violence de ces d\u00e9bats conflictuels est \u00e0 l\u2019origine de la bri\u00e8vet\u00e9 de la vie de cette Internationale. Soit. Cette organisation a n\u00e9anmoins \u00e9t\u00e9 la premi\u00e8re \u00e9cole de formation des cadres ult\u00e9rieurs engag\u00e9s dans le combat contre le capitalisme.. Deux observations connexes \u00e0 la question du r\u00f4le du parti et des communistes.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re concerne le rapport entre le mouvement communiste et la \u00ab\u00a0nation\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>On lit dans le <em>Manifeste<\/em>, page 33\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00a0<em>\u00ab\u00a0les ouvriers n\u2019ont pas de patrie. On ne peut leur ravir ce qu\u2019ils n\u2019ont pas. Comme le prol\u00e9tariat de chaque pays doit en premier lieu conqu\u00e9rir le pouvoir politique, s\u2019\u00e9riger en classe ma\u00eetresse de la nation, il est encore par-l\u00e0 national lui-m\u00eame, quoique nullement dans le sens bourgeois<\/em>\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0<em>la lutte du prol\u00e9tariat contre la bourgeoise, bien qu\u2019elle ne soit pas au fond une lutte nationale, en rev\u00eat cependant la forme\u00a0<\/em>\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>Dans le monde capitaliste \u00ab\u00a0les prol\u00e9taires n\u2019ont pas de patrie\u00a0\u00bb parce que dans ce monde la seule fonction du nationalisme est de donner l\u00e9gitimit\u00e9 d\u2019une part \u00e0 l\u2019exploitation des travailleurs du pays concern\u00e9 et d\u2019autre part au combat de la bourgeoise contre ses concurrents \u00e9trangers et \u00e0 ses ambitions d\u2019expansion imp\u00e9rialiste.<\/p>\n<p>Mais avec le triomphe \u00e9ventuel d\u2019une r\u00e9volution socialiste tout change. Ce que j\u2019ai dit plus haut concernant l\u2019amorce de la transition socialiste dans les soci\u00e9t\u00e9s de la p\u00e9riph\u00e9rie et \u00e0 propos de la diversit\u00e9 n\u00e9cessaire des voies emprunt\u00e9s comme de la celle, souhaitable, de l\u2019objectif final du communisme, renforce la port\u00e9e de ce caract\u00e8re national des classes travailleuses.<\/p>\n<p>Je citerai donc \u00e0 ce propos ce que j\u2019ai \u00e9crit dans <a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/www.cetim.ch\/product\/la-souverainete-au-service-des-peuples\/\" ><em>\u00ab\u00a0La souverainet\u00e9 nationale au service des peuples\u00a0\u00bb<\/em><\/a> (Cetim, Gen\u00e8ve, 2017\u00a0; pages 4 et suivantes)\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00a0<em>\u00ab\u00a0Le soutien ou le rejet de la souverainet\u00e9 nationale font l\u2019objet de graves malentendus tant que le contenu de classe de la strat\u00e9gie dans laquelle ils s\u2019inscrivent n\u2019est pas identifi\u00e9. Le bloc social dominant dans les soci\u00e9t\u00e9s capitalistes con\u00e7oit toujours la souverainet\u00e9 nationale comme un instrument pour promouvoir ses int\u00e9r\u00eats de classe, \u00e0 savoir l\u2019exploitation capitaliste du travail domestique et, simultan\u00e9ment, la consolidation de ses positions dans le syst\u00e8me mondial. Aujourd\u2019hui, dans le contexte d\u2019un syst\u00e8me lib\u00e9ral mondialis\u00e9 et domin\u00e9 par les monopoles financiaris\u00e9s de la \u00ab\u00a0triade\u00a0\u00bb (\u00c9tats-Unis, Europe, Japon), la souverainet\u00e9 nationale est l\u2019instrument permettant aux classes dirigeantes de maintenir leurs positions comp\u00e9titives au sein du syst\u00e8me. Le gouvernement des \u00c9tats-Unis offre l\u2019exemple le plus clair de cette pratique permanente\u00a0: la souverainet\u00e9 y est con\u00e7ue comme le domaine r\u00e9serv\u00e9 du capital monopolistique \u00e9tats-unien et, \u00e0 cette fin, primaut\u00e9 est accord\u00e9e au droit national des \u00c9tats-Unis sur le droit international. Dans le pass\u00e9, c\u2019\u00e9tait \u00e9galement la pratique des puissances imp\u00e9rialistes europ\u00e9ennes et les principaux \u00c9tats europ\u00e9ens continuent de le faire \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019Union europ\u00e9enne (5).<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>On comprend alors pourquoi le discours national, faisant l\u2019\u00e9loge des vertus de la souverainet\u00e9 tout en cachant les int\u00e9r\u00eats de classe qu\u2019elle sert, a toujours \u00e9t\u00e9 inacceptable pour tous ceux qui d\u00e9fendent les classes travailleuses. Pourtant, nous ne devrions pas r\u00e9duire la d\u00e9fense de la souverainet\u00e9 \u00e0 cette modalit\u00e9, celle du nationalisme bourgeois. Cette d\u00e9fense n\u2019est pas moins d\u00e9cisive pour la protection d\u2019une alternative populaire s\u2019inscrivant sur la longue route du socialisme. Elle constitue m\u00eame une condition incontournable d\u2019avanc\u00e9es dans cette direction. La raison en est que l\u2019ordre mondial (aussi bien que son sous-ordre europ\u00e9en) ne sera jamais transform\u00e9 \u00ab\u00a0par en haut\u00a0\u00bb, par des d\u00e9cisions collectives des classes dominantes. Le progr\u00e8s \u00e0 cet \u00e9gard est toujours le r\u00e9sultat d\u2019avanc\u00e9es in\u00e9gales des luttes d\u2019un pays \u00e0 l\u2019autre. La transformation du syst\u00e8me mondial (ou du sous-syst\u00e8me europ\u00e9en) est le produit des changements qui s\u2019imposent dans le cadre des diff\u00e9rents \u00c9tats, ceux-l\u00e0 modifiant \u00e0 leur tour les rapports de force internationaux entre ces derniers. L\u2019\u00c9tat national reste l\u2019unique cadre o\u00f9 se d\u00e9ploient les luttes d\u00e9cisives qui, en fin de compte, transforment le monde.<\/p>\n<p>Les peuples des p\u00e9riph\u00e9ries de ce syst\u00e8me, polaris\u00e9 par nature, ont une longue exp\u00e9rience de ce nationalisme positif et progressiste, qui est anti-imp\u00e9rialiste, qui rejette l\u2019ordre mondial impos\u00e9 par les centres et est donc potentiellement anticapitaliste. Je dis seulement potentiellement, car ce nationalisme peut \u00eatre \u00e9galement porteur de l\u2019illusion de pouvoir construire un capitalisme national parvenant \u00e0 \u00ab\u00a0rattraper\u00a0\u00bb les constructions nationales des centres dominants. Le nationalisme dans les p\u00e9riph\u00e9ries n\u2019est progressiste qu\u2019\u00e0 cette condition, de demeurer anti-imp\u00e9rialiste, c\u2019est-\u00e0-dire aujourd\u2019hui, d\u2019entrer en confrontation avec l\u2019ordre lib\u00e9ral mondialis\u00e9. Tout autre nationalisme acceptant l\u2019ordre lib\u00e9ral mondial (et restant de fa\u00e7ade dans ce cas) n\u2019est que l\u2019instrument de classes dirigeantes locales d\u00e9sireuses de participer \u00e0 l\u2019exploitation de leur peuple et, finalement, d\u2019autres partenaires plus faibles, en agissant comme des pouvoirs sous-imp\u00e9rialistes.<\/p>\n<p>La confusion entre ces deux concepts antinomiques de souverainet\u00e9 nationale et, partant, le refus de tout \u00ab\u00a0nationalisme\u00a0\u00bb annihilent toute possibilit\u00e9 de sortir de l\u2019ordre lib\u00e9ral mondial. Malheureusement la gauche en Europe \u2013 et ailleurs \u2013 fait souvent cette confusion.\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La seconde concerne la segmentation des classes travailleuses, en d\u00e9pit de la \u00ab\u00a0simplification de la soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb associ\u00e9e \u00e0 l\u2019avanc\u00e9e du capitalisme, rappel\u00e9e dans le <em>Manifeste<\/em> page 7\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00a0<em>\u00ab\u00a0cependant, le caract\u00e8re distinctif de notre \u00e9poque, est d\u2019avoir simplifi\u00e9 les antagonismes de classes. La soci\u00e9t\u00e9 se divise de plus en plus en deux vastes grands camps, en deux classes ennemies\u00a0: la bourgeoisie et le prol\u00e9tariat\u00a0\u00bb.<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Ce double mouvement \u2013 de g\u00e9n\u00e9ralisation de la condition prol\u00e9tarienne et simultan\u00e9ment de segmentation du monde du travail \u2013 est aujourd\u2019hui bien plus visible qu\u2019il ne l\u2019\u00e9tait en 1848, alors qu\u2019il se dessinait \u00e0 peine.<\/p>\n<p>Nous avons assist\u00e9 au cours des XX \u00e8 si\u00e8cle, prolong\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 nos jours, \u00e0 une g\u00e9n\u00e9ralisation sans pr\u00e9c\u00e9dent de la condition prol\u00e9tarienne. Aujourd\u2019hui dans les centres la presque totalit\u00e9 de la population est r\u00e9duite au statut de salari\u00e9s vendeurs de leur force de travail. Et dans les p\u00e9riph\u00e9ries les paysans sont int\u00e9gr\u00e9s comme ils ne l\u2019avaient jamais \u00e9t\u00e9 dans des r\u00e9seaux commerciaux qui ont annihil\u00e9 leur statut de producteurs ind\u00e9pendants pour en faire des sous-traitants domin\u00e9s, r\u00e9duits de facto au statut de vendeurs de leur force de travail.<\/p>\n<p>Ce mouvement est de surcro\u00eet associ\u00e9 \u00e0 celui de la paup\u00e9risation. \u00ab\u00a0<em>Le travailleur tombe dans la paup\u00e9risation et la paup\u00e9risation s\u2019accro\u00eet plus rapidement que la population et la richesse\u00a0\u00bb<\/em> (page 23). Cette th\u00e8se de la paup\u00e9risation, reprise et amplifi\u00e9e dans <em>Le Capital<\/em>, a fait l\u2019objet de critiques sarcastiques des \u00e9conomistes vulgaires. Et pourtant, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du syst\u00e8me capitaliste mondial, la seule \u00e9chelle qui donne son sens plein \u00e0 l\u2019analyse de la r\u00e9alit\u00e9, la paup\u00e9risation en question est consid\u00e9rablement plus visible et r\u00e9elle que Marx ne l\u2019avait imagin\u00e9e.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, et parall\u00e8lement, les pouvoirs capitaliste sont parvenus \u00e0 affaiblir le danger que repr\u00e9sentait la prol\u00e9tarisation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e par la mise en \u0153uvre de strat\u00e9gies syst\u00e9matiques de segmentation du monde du travail \u00e0 tous les niveaux, du national \u00e0 l\u2019international.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>6.<\/strong><\/p>\n<p>La section III du <em>Manifeste,<\/em> intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Litt\u00e9rature socialiste et communiste\u00a0\u00bb pourrait para\u00eetre \u00e0 un lecteur contemporain v\u00e9ritablement appartenir au pass\u00e9.<\/p>\n<p>Marx et Engels nous offrent en effet des commentaires concernant des sujets et des \u00e9crits qui appartiennent \u00e0 leur \u00e9poque. D\u00e9pass\u00e9s, oubli\u00e9s, ces sujets sont d\u00e9sormais l\u2019objet de la seule recherche des archivistes du pass\u00e9.<\/p>\n<p>Cependant je suis frapp\u00e9 par les analogies persistantes avec des mouvements et des discours plus tardifs, voire contemporains. Marx d\u00e9nonce les \u00ab\u00a0r\u00e9formistes\u00a0\u00bb de tous poils, qui n\u2019ont rien compris \u00e0 la logique du d\u00e9ploiement capitaliste. Ont-ils disparu de la sc\u00e8ne\u00a0? Marx d\u00e9nonce les menteurs qui d\u00e9noncent les m\u00e9faits du capitalisme, mais n\u00e9anmoins, comme le <em>Manifeste<\/em> le dit page 39<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0<em>dans la lutte politique, ils prennent donc une part achev\u00e9e \u00e0 toutes les mesures violentes contre la classe ouvri\u00e8re\u00a0<\/em>\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>Les fascistes du XX\u00e8me si\u00e8cle et d\u2019aujourd\u2019hui, les mouvements pass\u00e9istes pr\u00e9tendus religieux (les Fr\u00e8res Musulmans, les fanatiques de l\u2019hindouisme ou du bouddhisme) sont-ils diff\u00e9rents\u00a0?.<\/p>\n<p>Cela \u00e9tant les critiques des concurrents du marxisme, de leurs id\u00e9ologies et des milieux sociaux dont ils sont les porte-paroles n\u2019impliquent pas, ni chez Marx, ni pour nous, que le mouvement anti capitaliste authentique ne soit pas n\u00e9cessairement divers dans ses sources d\u2019inspiration. Je renvoie le lecteur sur ce sujet \u00e0 ce que j\u2019ai \u00e9crit r\u00e9cemment, dans la perspective de la reconstruction d\u2019une Internationale, condition de l\u2019efficacit\u00e9 des luttes et de leur vocation \u00e0 faire rena\u00eetre une vision internationaliste de l\u2019avenir. (6)<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>7.<\/strong><\/p>\n<p>Je conclurais par les mots qui suivent ma lecture du <em>Manifeste<\/em>\u00a0:<\/p>\n<p>Le <em>Manifeste<\/em> est d\u2019une part un hymne \u00e0 la gloire de la modernit\u00e9 capitaliste, du dynamisme qu\u2019elle inspire, sans pareil dans la longue histoire de la civilisation. Mais il est en m\u00eame temps le chant du cygne de ce syst\u00e8me dont le mouvement propre n\u2019est autre que de g\u00e9n\u00e9rer le chaos, comme Marx l\u2019a toujours compris et rappel\u00e9. La raison historique du capitalisme n\u2019est autre que celle d\u2019avoir r\u00e9uni dans un temps bref toutes les conditions, mat\u00e9rielles, politiques, id\u00e9ologiques et morales qui imposent son d\u00e9passement.<\/p>\n<p>J\u2019ai toujours partag\u00e9 ce point de vue que je crois \u00eatre celui de Marx, depuis le <em>Manifeste <\/em>jusqu\u2019aux premiers temps de la Seconde Internationale v\u00e9cus par Engels. Les analyses que j\u2019ai propos\u00e9es, concernant la longue maturation du capitalisme \u2013 dix si\u00e8cles \u2013 et les contributions des diff\u00e9rentes r\u00e9gions du monde \u00e0 cette maturation (la Chine, l\u2019Orient islamique, les villes italiennes puis enfin l\u2019Europe Atlantique), son apog\u00e9e courte (le XIX \u00e8 si\u00e8cle), enfin son long d\u00e9clin qui se manifeste par les deux longues crises syst\u00e9miques (la premi\u00e8re de 1890 \u00e0 1945, la seconde \u00e0 partir de 1975 jusqu\u2019\u00e0 ce jour) ont l\u2019ambition d\u2019approfondir ce qui chez Marx n\u2019\u00e9tait qu\u2019une intuition. (7)<\/p>\n<p>Cette vision de la place du capitalisme dans l\u2019histoire a \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9e par les courants \u00ab\u00a0r\u00e9formistes\u00a0\u00bb au sein du marxisme de la Seconde Internationale puis en dehors du marxisme. On lui a substitu\u00e9 une vision selon laquelle le capitalisme n\u2019aura accompli sa t\u00e2che que lorsqu\u2019il sera parvenu \u00e0 homog\u00e9n\u00e9iser la Plan\u00e8te sur le mod\u00e8le de ses centres d\u00e9velopp\u00e9s. En persistant dans cette voie sans issue parce que le d\u00e9ploiement mondialis\u00e9 du capitalisme est par nature polarisant, on substitue \u00e0 la transformation du monde par la voie r\u00e9volutionnaire la soumission aux vicissitudes mortelles d\u2019une d\u00e9cadence de la civilisation.<\/p>\n<p><strong>NOTES :<\/strong><\/p>\n<p>1) La citation et toutes les autres proviennent de l\u2019\u00e9dition du Temps des Cerises, traduction de Laura Lafargue, 1995<\/p>\n<p>2) Conclusion, R\u00e9volution ou d\u00e9cadence, pages 238 et suivantes<\/p>\n<p>3)\u00a0 Rosa Luxemburg, <em>La r\u00e9volution russe<\/em>\u00a0; ed l\u2019Aube, Paris 2017, pages 10 et 59<\/p>\n<p>4)\u00a0le chapitre deux de mon livre <em>\u00ab\u00a0Le centenaire de la R\u00e9volution d\u2019Octobre 1917\u00a0\u00bb,<\/em> intitul\u00e9 \u00ab\u00a0R\u00e9volutions et contre-r\u00e9volutions de 1917 \u00e0 2107\u00a0; Delga 2017<\/p>\n<p>5) J\u2019ai discut\u00e9 de cette question sp\u00e9cifique de l\u2019Europe dans <em>L\u2019implosion du capitalisme contemporain,<\/em> chapitre 4<\/p>\n<p>6)\u00a0Ref\u00a0: Unit\u00e9 et diversit\u00e9 des mouvements populaires au socialisme\u00a0; in, <em>Egypte, nass\u00e9risme et communisme<\/em>\u00a0; les Indes Savantes, 2014\u00a0; Note non publi\u00e9e, 2017, L\u2019indispensable reconstruction de l\u2019Internationale des travailleurs et des peuples.<\/p>\n<p>7)\u00a0Ref\u00a0; <em>L\u2019implosion du capitalisme contemporain<\/em>\u00a0; Delga 2012<\/p>\n<p><a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/www.investigaction.net\/fr\/le-manifeste-communiste170-ans-plus-tard\/\" >Go to Original \u2013 investigaction.net<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>24 Avr 2018 &#8211; Aucun texte \u00e9crit au milieu du XIX \u00e8 si\u00e8cle n\u2019a tenu la route jusqu\u2019aujourd\u2019hui aussi bien que le Manifeste Communiste de 1848. (\u2026) Marx et Engels \u00e9taient-ils des proph\u00e8tes inspir\u00e9s ? Des magiciens capables de lire dans une boule de cristal ? Des \u00eatres exceptionnels pour leur intuition ? Non. 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