{"id":120185,"date":"2018-10-15T12:00:04","date_gmt":"2018-10-15T11:00:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/?p=120185"},"modified":"2018-10-12T14:33:14","modified_gmt":"2018-10-12T13:33:14","slug":"francais-hollywood-propaganda-la-fabrication-du-consentement-au-cinema","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/2018\/10\/francais-hollywood-propaganda-la-fabrication-du-consentement-au-cinema\/","title":{"rendered":"(Fran\u00e7ais) \u00abHollywood Propaganda\u00bb: La fabrication du consentement au cin\u00e9ma"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><em>\u00a0\u00ab La politique \u00e9trang\u00e8re am\u00e9ricaine est ignoble car non seulement les \u00c9tats-Unis viennent dans votre pays et tuent tous vos proches, mais ce qui est pire, je trouve, c\u2019est qu\u2019ils reviennent vingt ans plus tard et font un film pour montrer que tuer vos proches a rendu leurs soldats tristes. \u00bb<\/em><br \/>\n&#8212; Frankie Boyle, humoriste \u00e9cossais<\/p><\/blockquote>\n<p><a href=\"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/hollywood_propaganda_sign_mock_28x16-640x429.png\" ><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-120186\" src=\"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/hollywood_propaganda_sign_mock_28x16-640x429.png\" alt=\"\" width=\"500\" height=\"335\" srcset=\"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/hollywood_propaganda_sign_mock_28x16-640x429.png 640w, https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/hollywood_propaganda_sign_mock_28x16-640x429-300x201.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 500px) 100vw, 500px\" \/><\/a><\/p>\n<blockquote><p>8 octobre 2018 &#8211; <em>La publication d\u2019Hollywood propaganda de Matthew Alford est assur\u00e9ment la bienvenue, tant les travaux r\u00e9cents sur le pouvoir id\u00e9ologique du cin\u00e9ma am\u00e9ricain sont rares en fran\u00e7ais, a fortiori quand il est question de la politique \u00e9trang\u00e8re des \u00c9tats-Unis et des guerres qui lui sont consubstantielles. Pour la premi\u00e8re fois un ouvrage analyse de fa\u00e7on approfondie et document\u00e9e ce soft power au service de l\u2019h\u00e9g\u00e9monie am\u00e9ricaine, passant en revue des dizaines de films sortis depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 1990.<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>C\u2019est en 2010 que l\u2019universitaire britannique Matthew Alford publie <em>Reel Power: Hollywood Cinema and American Supremacy<\/em> (Pluto Press), qui para\u00eet aujourd\u2019hui \u2013 enfin ! pourrait-on ajouter \u2013 en France sous le titre <a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/editionscritiques.fr\/produit\/hollywood-propaganda\/\" ><em>Hollywood propaganda<\/em><\/a> (\u00c9ditions Critiques), avec une pr\u00e9face in\u00e9dite de l\u2019auteur. Tout amateur de cin\u00e9ma, quel que soit son degr\u00e9 d\u2019exposition aux produits de l\u2019industrie du divertissement am\u00e9ricaine, apprendra beaucoup \u00e0 la lecture de ce livre qui incite \u00e0 se montrer plus vigilant \u00e0 l\u2019\u00e9gard des somptuosit\u00e9s hollywoodiennes, y compris quand elles se pr\u00e9sentent sous un jour humaniste, ou plut\u00f4t humanitaire.<\/p>\n<p>Matthew Alford est un sp\u00e9cialiste des m\u00e9dias audiovisuels et des rapports entre pouvoir politique et industrie des loisirs. Dans <em>Hollywood propaganda<\/em>, il examine aussi bien des superproductions (<em>Avatar<\/em>, <em>Transformers<\/em>, <em>Iron Man<\/em>, <em>Terminator Renaissance<\/em>, <em>La Chute du Faucon noir<\/em>, etc.) que des longs-m\u00e9trages aux budget moins faramineux (<em>Les Rois du d\u00e9sert<\/em>, <em>Lord of War<\/em>, <em>La M\u00e9moire dans la peau<\/em>, <em>Vol 93<\/em>, <em>H\u00f4tel Rwanda\u2026<\/em>). Film de guerre, com\u00e9die, cin\u00e9ma d\u2019action, science-fiction, drame politique, l\u2019auteur consacre un chapitre \u00e0 chacun de ces genres, d\u00e9cortiquant la fa\u00e7on dont les \u0153uvres repr\u00e9sentent les actions des \u00c9tats-Unis dans le monde ainsi que leurs autorit\u00e9s civiles et militaires.<\/p>\n<p>Alford applique \u00e0 Hollywood le \u00ab mod\u00e8le de propagande \u00bb expos\u00e9 par Edward Herman et Noam Chomsky dans leur livre de r\u00e9f\u00e9rence sur les m\u00e9dias <a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/agone.org\/contrefeux\/lafabricationduconsentement\/index.html\" ><em>La Fabrication du consentement : de la propagande m\u00e9diatique en d\u00e9mocratie<\/em><\/a> (\u00c9ditions Agone, 2008 ; 1988 pour la premi\u00e8re \u00e9dition en anglais). Il utilise un grand nombre de sources, fournissant quantit\u00e9 de donn\u00e9es et de citations \u00e9loquentes ; il a par ailleurs lui-m\u00eame men\u00e9 des entretiens avec des acteurs du secteur. Le visage du cin\u00e9ma am\u00e9ricain post-guerre froide d\u00e9voil\u00e9 par <em>Hollywood propaganda<\/em> est loin du mythe s\u00e9duisant cultiv\u00e9 par les petits soldats de l\u2019imp\u00e9rialisme culturel.<\/p>\n<p><strong>Washington-Hollywood : loin des yeux, pr\u00e8s du c\u0153ur<\/strong><\/p>\n<p>Selon la vision v\u00e9hicul\u00e9e par les m\u00e9dias dominants, Hollywood serait un bastion des id\u00e9aux de la gauche progressiste, avec un g\u00e9n\u00e9reux contingent d\u2019artistes \u00ab engag\u00e9s \u00bb et de films \u00ab contestataires \u00bb. Alford, en analysant \u00e0 la fois le fonctionnement interne et les productions de la \u00ab machine \u00e0 r\u00eaves \u00bb, montre que celle-ci est en fait profond\u00e9ment compromise dans la d\u00e9fense des int\u00e9r\u00eats des forces politiques et \u00e9conomiques les plus r\u00e9actionnaires. Il \u00e9tudie les m\u00e9canismes qui concourent \u00e0 la diffusion massive d\u2019un \u00ab cin\u00e9ma de s\u00e9curit\u00e9 nationale \u00bb, qui va bien au-del\u00e0 des \u0153uvres les plus manifestement chauvines.<\/p>\n<p>On se moque volontiers en France de la multitude de drapeaux am\u00e9ricains et des h\u00e9ros manich\u00e9ens qui figurent dans beaucoup d\u2019<em>hollywooderies <\/em>b\u00eatement patriotiques, mais la lourdeur de tels proc\u00e9d\u00e9s rend celles-ci peut-\u00eatre plus inoffensives que des films qui approuvent la politique \u00e9trang\u00e8re am\u00e9ricaine et l\u2019ordre \u00e9tabli de fa\u00e7on plus implicite et subtile, comme <em>Le Pacificateur<\/em> de Mimi Leder (1997), <em>Treize Jours<\/em> de Roger Donaldson (2001) ou <em>Argo<\/em> de Ben Affleck (2012).<\/p>\n<p>Les spectateurs ignorent souvent que maints films et s\u00e9ries t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es re\u00e7oivent le soutien direct du Pentagone ou d\u2019agences gouvernementales \u2013 FBI, CIA, etc. \u2013, sous la forme de conseillers, de pr\u00eat de mat\u00e9riel, de personnel, d\u2019acc\u00e8s \u00e0 des sites, d\u2019entra\u00eenement, etc. En effet, comment par exemple faire un film de guerre sans char, avion, h\u00e9licopt\u00e8re ou navire, m\u00eame si le d\u00e9veloppement des images de synth\u00e8se a un peu assoupli cette contrainte ?\u2026 Le d\u00e9partement de la d\u00e9fense ne met pas ses ressources \u00e0 disposition sans contrepartie. Il exige un droit de regard sur le sc\u00e9nario et demande des modifications quand il estime que l\u2019image qui est donn\u00e9e de l\u2019arm\u00e9e am\u00e9ricaine n\u2019est pas suffisamment positive. Cette seule pratique d\u00e9termine fortement la nature des films qui voient le jour.<\/p>\n<p>Les services de renseignement font de m\u00eame pour monnayer leur appui \u00e0 un projet. Matthew Alford donne plusieurs exemples de ce m\u00e9lange des genres d\u00e9l\u00e9t\u00e8re, dont certains \u00e9tonneront m\u00eame les cin\u00e9philes politiquement les plus lucides. Par des pressions plus ou moins subreptices, des \u0153uvres comme <em>L\u2019Enfer du devoir<\/em> de William Friedkin (2000), <em>Windtalkers, les messagers du vent<\/em> de John Woo (2002), <em>La Recrue<\/em> de Roger Donaldson (2003) et <em>La Guerre selon Charlie Wilson<\/em> de Mike Nichols (2007) ont \u00e9t\u00e9 significativement alt\u00e9r\u00e9es dans un sens \u2013 encore plus \u2013 favorable \u00e0 l\u2019<em>establishment<\/em> politique et militaire (et \u00e0 la CIA dans le cas des deux derniers). L\u2019auteur montre par ailleurs que certains films sont le produit de v\u00e9ritables partenariats entre les studios hollywoodiens et les structures de pouvoir qui d\u00e9finissent et appliquent la politique \u00e9trang\u00e8re de Washington. Et cela ne concerne pas seulement les productions des deux chouchous du Pentagone Jerry Bruckheimer et Michael Bay\u2026<\/p>\n<p>Dans un livre publi\u00e9 l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, <em>National Security Cinema: The Shocking New Evidence of Government Control in Hollywood<\/em> (CreateSpace Independent Publishing Platform), Alford et son coauteur Tom Secker rendent compte de nouvelles recherches exploitant des archives auxquelles ils n\u2019avaient pas eu acc\u00e8s auparavant. Ils ont ainsi pu \u00e9tablir de fa\u00e7on irr\u00e9futable qu\u2019entre 1911 et 2017, au moins 814 films ont re\u00e7u le soutien actif du Pentagone, auxquels il faut ajouter 1 133 programmes pour la t\u00e9l\u00e9vision. Et si on inclut comme il se doit les projets aid\u00e9s par le FBI, la CIA ou la Maison Blanche, ce sont en fait des milliers de productions qui ont \u00e9t\u00e9 patronn\u00e9es \u2013 \u00e0 des degr\u00e9s variables \u2013 par l\u2019\u00c9tat de s\u00e9curit\u00e9 nationale.<\/p>\n<p>Des films comme ceux de la s\u00e9rie <em>Transformers <\/em>(2007-\u2026) \u2013 r\u00e9alis\u00e9s par Michael Bay, le tycoon n\u00e9ocon adepte du placement de produits \u2013, <em>Terminator Renaissance<\/em> de \u00ab McG \u00bb (2009) ou <em>La Chute du Faucon noir <\/em>de Ridley Scott (2002) ont ainsi \u00ab b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 \u00bb de la coop\u00e9ration du d\u00e9partement de la d\u00e9fense et, de fait, ils c\u00e9l\u00e8brent explicitement l\u2019arm\u00e9e. Mais Matthew Alford prouve, en \u00e9tudiant scrupuleusement leur contenu, que l\u2019id\u00e9ologie n\u00e9oconservatrice \u2013 exceptionnalisme et interventionnisme \u2013 se glisse \u00e9galement dans des \u0153uvres moins <em>mainstream<\/em>, sans que le concours du Pentagone ou de la CIA soit n\u00e9cessaire. \u00c0 Hollywood, la mentalit\u00e9 imp\u00e9rialiste est en grande partie spontan\u00e9e ; ceux qui y r\u00e9sistent sont marginalis\u00e9s, voire attaqu\u00e9s, et ils rencontrent de multiples obstacles pour produire et montrer leurs films.<\/p>\n<p><strong>La bonne conscience imp\u00e9rialiste<\/strong><\/p>\n<p>M\u00eame des films qui se pr\u00e9sentent comme critiques, progressistes et pacifistes adoptent souvent comme pr\u00e9misses la bienveillance fonci\u00e8re des \u00c9tats-Unis et la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un \u00ab droit d\u2019ing\u00e9rence \u00bb. \u00c0 vocation humanitaire, cela va sans dire. Faisons au passage une observation \u00e9l\u00e9mentaire : l\u2019ing\u00e9rence est toujours commise par le fort contre le faible, jamais l\u2019inverse. \u00c0 Hollywood comme \u00e0 Washington, on ne m\u00e9nage pas ses efforts pour nous convaincre que de terribles menaces p\u00e8sent sur le monde et qu\u2019il incombe \u00e0 la superpuissance am\u00e9ricaine d\u2019intervenir pour nous en prot\u00e9ger. Par la violence d\u2019\u00c9tat de pr\u00e9f\u00e9rence, la diplomatie et le droit international \u00e9tant encore plus ennuyeux sur grand \u00e9cran que dans les enceintes onusiennes.<\/p>\n<p>Comme le note Jean-Michel Valantin dans <em>Hollywood, le Pentagone et le monde : les trois acteurs d\u2019une strat\u00e9gie globale<\/em> (\u00c9ditions Autrement, 2010), l\u2019un des rares livres en fran\u00e7ais consacr\u00e9s \u00e0 notre sujet, le cin\u00e9ma <em>made in USA<\/em> est tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9reux dans le registre de la <em>\u00ab production de menace \u00bb<\/em>. Arabo-musulmans, Russes, extraterrestres, etc., il se trouve toujours de redoutables m\u00e9chants pour venir pi\u00e9tiner les \u00ab valeurs \u00bb et le \u00ab mode de vie \u00bb du \u00ab monde libre \u00bb.<\/p>\n<p>Dans les salles obscures comme dans les m\u00e9dias sous influence atlantiste \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire la plupart \u2013, les \u00c9tats-Unis ne sont jamais directement responsables des conflits et troubles mondiaux. Ils se contentent d\u2019y r\u00e9agir. Et ainsi, \u00e0 la question \u00ab Pourquoi nous d\u00e9testent-ils ? \u00bb, ces vils ennemis, Hollywood donne g\u00e9n\u00e9ralement la m\u00eame r\u00e9ponse que George W. Bush apr\u00e8s le 11 Septembre : pour nos libert\u00e9s, pour notre d\u00e9mocratie. Pri\u00e8re de ne pas en douter et surtout de ne pas se poser davantage de questions. La menace est r\u00e9elle et n\u2019est pas de notre fait. Il faut la combattre par l\u2019intimidation ou la violence. Point.<\/p>\n<p>Les pr\u00e9suppos\u00e9s d\u00e9mentiels qui assignent aux \u00c9tats-Unis un statut de \u00ab nation indispensable \u00bb guid\u00e9e par une \u00ab destin\u00e9e manifeste \u00bb sont profond\u00e9ment ancr\u00e9s dans l\u2019industrie du cin\u00e9ma, m\u00eame chez des r\u00e9alisateurs et sc\u00e9naristes \u00ab de gauche \u00bb. Nourris par ce fantasme de grandeur altruiste dont on peine \u00e0 constater les fruits dans le monde r\u00e9el, les films s\u2019\u00e9cartent rarement de la certitude hallucinatoire selon laquelle l\u2019Am\u00e9rique est la championne du Bien ayant pour mission de d\u00e9fendre les innocents et de ch\u00e2tier les vilains partout dans le monde. Par chance, le complexe militaro-industriel a ce qu\u2019il faut en magasin pour <em>\u00ab administrer une violence vertueuse \u00bb<\/em>, selon l\u2019expression opportune de Matthew Alford. Hollywood, c\u2019est \u2013 trop souvent \u2013 la pens\u00e9e de feu John McCain avec un habillage <em>glamour<\/em>.<\/p>\n<p>\u00c9videmment, au cin\u00e9ma aussi il arrive que cela tourne mal et que les forces arm\u00e9es ou les agents de la CIA commettent des \u00ab erreurs \u00bb (g\u00e9n\u00e9ralement tactiques), des \u00ab bavures \u00bb (forc\u00e9ment individuelles) et provoquent des \u00ab d\u00e9g\u00e2ts collat\u00e9raux \u00bb (assur\u00e9ment regrettables), mais les intentions d\u2019origine \u00e9taient pures et louables. De m\u00eame, on nous montre \u00e0 l\u2019envi qu\u2019il existe des brebis galeuses et des francs-tireurs incontr\u00f4lables \u2013 voire \u00ab d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9s \u00bb \u2013 au sein des syst\u00e8mes de pouvoir. Mais une fois que ceux-ci auront \u00e9t\u00e9 neutralis\u00e9s par les \u00e9l\u00e9ments int\u00e8gres et honn\u00eates (\u00e0 la fin du film), la bienveillance intrins\u00e8que des \u00c9tats-Unis pourra de nouveau appara\u00eetre aux yeux de tous. En somme, la puret\u00e9 des intentions am\u00e9ricaines est malheureusement pervertie par la complexit\u00e9 et les al\u00e9as propres aux situations concr\u00e8tes sur le terrain. Ce <em>storytelling<\/em> est aussi bien celui des n\u00e9oconservateurs et imp\u00e9rialistes humanitaires \u2013 qui dominent le Parti r\u00e9publicain comme celui de Mme Clinton \u2013 que de la plupart des films traitant de sujets g\u00e9opolitiques et militaires.<\/p>\n<p><em>We are doing our best<\/em>. Nous faisons de notre mieux. C\u2019est la profession de foi washingtonienne par excellence. Combien de crimes et d\u2019injustices ont \u00e9t\u00e9 commis sous le couvert de cette d\u00e9claration auto-complaisante ?\u2026 Le secr\u00e9taire \u00e0 la d\u00e9fense actuel, James Mattis, a bien exprim\u00e9 ce cat\u00e9chisme d\u00e9lirant : <em>\u00ab Nous sommes les gentils. Nous ne sommes pas parfaits, mais nous sommes les gentils. Et donc nous faisons ce que nous pouvons. \u00bb<\/em> (\u00ab Face the Nation \u00bb, CBS, 28 mai 2017, cit\u00e9 par l\u2019excellent William Blum <a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/williamblum.org\/aer\/read\/160\" >ici<\/a>).<\/p>\n<p>Impr\u00e9gn\u00e9s de ce credo, des films r\u00e9cents comme <em>Zero Dark Thirty<\/em> de Kathryn Bigelow (2013), <em>American Sniper<\/em> de Clint Eastwood (2015) et <em>13 Hours<\/em> de Michael Bay (2016) ont incarn\u00e9 une forme d\u2019\u00ab imp\u00e9rialisme fataliste \u00bb, sombre, et m\u00eame d\u00e9pressif pourrait-on dire. Dans ce cadre mental et politique \u00e9troit, non seulement les fondamentaux de la politique \u00e9trang\u00e8re am\u00e9ricaine ne font jamais partie du probl\u00e8me, mais en plus ils font figure d\u2019unique solution. Partager le monde avec ces \u00c9tats-Unis-l\u00e0, c\u2019est comme partager une classe avec une brute parano\u00efaque qui pr\u00e9tend que ce sont les autres \u00e9l\u00e8ves qui la forcent \u00e0 les harceler.<\/p>\n<p><strong>Tous les chemins doivent mener \u00e0 Rome<\/strong><\/p>\n<p>Hollywood, s\u2019inspirant l\u00e0 encore de Washington, a tendance \u00e0 marginaliser, voire \u00e0 ignorer, aussi bien les souffrances que le point de vue des non-Am\u00e9ricains. Ainsi, dans les films, c\u2019est g\u00e9n\u00e9ralement la s\u00e9curit\u00e9 des \u00c9tats-Unis qui est menac\u00e9e, alors qu\u2019ils ont l\u2019arm\u00e9e la plus puissante de la plan\u00e8te et n\u2019ont pas eu de guerre sur leur territoire continental depuis plus de 150 ans. De toute fa\u00e7on, par synecdoque quasi syst\u00e9matique, les \u00c9tats-Unis, c\u2019est le monde. Les autres pays sont soit soumis, soit ennemis ; on accorde \u00e0 certains le privil\u00e8ge de n\u2019\u00eatre qu\u2019insignifiants. Comme l\u2019\u00e9crit Alford, <em>\u00ab c\u2019est monnaie courante \u00e0 Hollywood de partir du principe que les \u00e9trangers ne comptent pas, que les ennemis des \u00c9tats-Unis sont implacablement mauvais, et que la puissance am\u00e9ricaine est par d\u00e9finition d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e et bonne. \u00bb<\/em><\/p>\n<p><em>Hollywood propaganda<\/em> montre \u00e0 quel point il est exceptionnel qu\u2019un film issu des grands studios adopte, m\u00eame temporairement, la perspective de personnages \u00e9trangers \u2013 sauf quand ceux-ci sont fortement occidentalis\u00e9s, c\u2019est-\u00e0-dire am\u00e9ricanis\u00e9s \u2013, et <em>a fortiori<\/em> de victimes de l\u2019imp\u00e9rialisme. Au mieux, dans les productions les plus \u00ab humaines \u00bb, on voit des soldats (ou des agents secrets) am\u00e9ricains souffrir\u2026 de faire souffrir. Le spectateur est ainsi invit\u00e9 \u00e0 avoir de l\u2019empathie pour les bourreaux les plus sensibles, les supplici\u00e9s n\u2019\u00e9tant que des faire-valoir d\u2019arri\u00e8re-plan servant \u00e0 mettre en lumi\u00e8re la noble douleur des <em>stormtroopers<\/em> de Washington. Malgr\u00e9 son effroyable force et la brutalit\u00e9 de ses m\u00e9thodes, sachez que l\u2019Empire a un petit c\u0153ur qui bat, il est fondamentalement d\u00e9cent sous son armure. Certes, il massacre et d\u00e9vaste, mais \u00e7a ne le laisse pas tout \u00e0 fait indiff\u00e9rent.<\/p>\n<p>M\u00eame s\u2019il peut \u00eatre \u00ab douloureux \u00bb pour les cin\u00e9philes d\u2019y penser, ce tropisme am\u00e9ricano-centrique est \u00e9galement celui qu\u2019ont adopt\u00e9 les films qui sont consid\u00e9r\u00e9s comme les meilleurs sur la guerre du Vietnam : <em>Voyage au bout de l\u2019enfer<\/em> de Michael Cimino (1978), <em>Apocalypse Now<\/em> de Francis Ford Coppola (1979), <em>Platoon<\/em> d\u2019Oliver Stone (1986), <em>Full Metal Jacket<\/em> de Stanley Kubrick (1987), <em>Outrages<\/em> de Brian De Palma (1989). Cela dit, il n\u2019y a eu aucune \u0153uvre de cette trempe sur les guerres ult\u00e9rieures des \u00c9tats-Unis ; Hollywood a accompli la prouesse de devenir \u00e0 la fois plus m\u00e9diocre cin\u00e9matographiquement et moins critique politiquement. Pr\u00e9cisons que dans sa trilogie sur le Vietnam, apr\u00e8s <em>N\u00e9 un 4 juillet<\/em> (1989), Oliver Stone a quelque peu r\u00e9\u00e9quilibr\u00e9 son approche avec <em>Entre ciel et terre<\/em> (1993), dans lequel c\u2019est une Vietnamienne qui a le statut de personnage principal ; n\u00e9anmoins, une grande partie du film repose sur sa relation amoureuse avec un soldat am\u00e9ricain.<\/p>\n<p>En examinant des films plus r\u00e9cents qui ont \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9s comme des satires du militarisme belliqueux des \u00c9tats-Unis, tels que <em>Les Rois du d\u00e9sert<\/em> de David O. Russell (1999), <em>Team America, police du monde<\/em> de Trey Parker (2004) ou <em>Jarhead, la fin de l\u2019innocence<\/em> de Sam Mendes (2005), Alford expose les limites que le syst\u00e8me hollywoodien assigne \u00e0 la critique de la politique \u00e9trang\u00e8re am\u00e9ricaine. De fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, peu d\u2019\u0153uvres ont envisag\u00e9 de fa\u00e7on cons\u00e9quente que pour \u00e9viter que les <em>boys<\/em> d\u00e9priment apr\u00e8s avoir massacr\u00e9 des Vietnamiens ou des Irakiens, il pourrait \u00eatre pertinent de commencer par ne plus les envoyer ravager des pays \u00e9trangers.<\/p>\n<p>R\u00e9sumons. Les principaux partis pris d\u2019Hollywood quand il est question de l\u2019action des \u00c9tats-Unis dans le monde sont : l\u2019Am\u00e9rique est fondamentalement bienveillante ; elle n\u2019est pas irr\u00e9prochable mais elle doit assumer le fardeau de l\u2019h\u00e9g\u00e9monie sous peine de laisser le champ libre \u00e0 de dangereux ennemis ; les menaces sont r\u00e9elles et ind\u00e9pendantes des agissements de Washington ; les politiques d\u2019apaisement sont inefficaces ; les solutions non-violentes aux tensions et conflits sont na\u00efves, voire irresponsables ; le recours \u00e0 la violence d\u2019\u00c9tat est donc regrettable mais n\u00e9cessaire ; la souffrance physique et psychologique des \u00ab n\u00f4tres \u00bb a plus de valeur que celle des \u00e9trangers ; il y a des brebis galeuses au sein des syst\u00e8mes de pouvoir mais les institutions sont par essence l\u00e9gitimes et bonnes, leur pervertissement ne peut \u00eatre que temporaire.<\/p>\n<p><strong>Un <em>soft power<\/em> qui tape dur sur les cerveaux<\/strong><\/p>\n<p>Le cin\u00e9ma est un art si populaire et pr\u00e9valent qu\u2019il aurait \u00e9t\u00e9 surprenant que le pouvoir ne s\u2019y int\u00e9resse pas. Alford explique en d\u00e9tail pourquoi il est justifi\u00e9 de qualifier Hollywood d\u2019<em>\u00ab industrie politis\u00e9e \u00bb<\/em>. Il reproduit une d\u00e9claration de Darryl F. Zanuck, le nabab qui a fond\u00e9 la 20<sup>th<\/sup> Century Fox : <em>\u00ab Si vous avez quelque chose qui m\u00e9rite d\u2019\u00eatre dit, faites-lui rev\u00eatir les atours scintillants du divertissement et vous aurez un march\u00e9 \u00e0 disposition <\/em>[\u2026]<em> sans divertissement, les films de propagande ne valent pas un clou. \u00bb <\/em>Ces propos ont \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9s par un contexte particulier (1943), mais le principe s\u2019applique aussi en \u00ab temps de paix \u00bb, cette notion \u00e9tant \u00e0 fortement relativiser dans le cas des \u00c9tats-Unis, qui cultivent un \u00e9tat de guerre perp\u00e9tuel, avec une profusion de conflits et d\u2019ing\u00e9rences plus ou moins ouverts (sur ce point, lire le remarquable livre de William Blum, <em>Les Guerres sc\u00e9l\u00e9rates : les interventions de l\u2019arm\u00e9e am\u00e9ricaine et de la CIA depuis 1945<\/em> \u2013 \u00c9ditions Parangon, 2004 ; on peut prendre connaissance de larges extraits de la version anglaise sur <a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/williamblum.org\/books\/killing-hope\" >le site<\/a> de l\u2019auteur).<\/p>\n<p>L\u2019industrie du divertissement assume une partie de l\u2019endoctrinement\/endormissement des masses. Le cin\u00e9ma, comme la t\u00e9l\u00e9vision, est un redoutable outil de fabrication du consentement par la s\u00e9duction et l\u2019\u00e9merveillement. Dans sa production pr\u00e9\u00e9minente, il cible particuli\u00e8rement les classes populaires et moyennes inf\u00e9rieures, les \u00ab minorit\u00e9s \u00bb, les jeunes. Hollywood est tr\u00e8s souvent aux domin\u00e9s ce que le <em>New York Times<\/em> et le <em>Washington Post<\/em> sont aux dominants (<em>Le Monde<\/em> en France). Sauf que l\u2019\u00e9lite adopte assez <em>naturellement<\/em> l\u2019id\u00e9ologie qui lui profite\u2026 Cela dit, elle a besoin, d\u2019une part, de se convaincre r\u00e9guli\u00e8rement que la v\u00e9rit\u00e9 et la justice ont le bon go\u00fbt de s\u2019ajuster \u00e0 ses int\u00e9r\u00eats mat\u00e9riels, et d\u2019autre part, qu\u2019on lui fournisse des arguments pour justifier sa place dans la hi\u00e9rarchie sociale. \u00c0 Hollywood, la vision du monde promue par les dominants se trouve traduite dans une forme audiovisuelle attrayante, destin\u00e9e \u00e0 un large public, avec des messages g\u00e9n\u00e9ralement simples et r\u00e9confortants, ou fatalistes (\u00ab les choses sont comme elles sont et ne peuvent pas \u00eatre autrement \u00bb).<\/p>\n<p>C\u2019est un \u00e9l\u00e9ment plus connu mais il m\u00e9rite d\u2019\u00eatre rappel\u00e9 : Hollywood fonctionne en environnement hautement capitaliste, l\u2019industrie du cin\u00e9ma est dirig\u00e9e par une poign\u00e9e de grands studios \u2013 les majors \u2013 qui souvent appartiennent eux-m\u00eames \u00e0 des conglom\u00e9rats. La concentration du secteur, d\u00e9j\u00e0 extr\u00eame, va de nouveau s\u2019accro\u00eetre en 2019 avec le rachat par Disney de la 20<sup>th<\/sup> Century Fox (pour 71,3 milliards de dollars). Quoi de plus normal que la souris alpha veuille manger tout le fromage\u2026 \u00c0 noter que les studios b\u00e9n\u00e9ficient de copieux avantages fiscaux, ce qui atteste que le cin\u00e9ma rev\u00eat une importance strat\u00e9gique pour le pouvoir central. On comprend d\u00e8s lors qu\u2019Hollywood reste mod\u00e9r\u00e9 dans ses occasionnelles critiques contre celui-ci. Et que le traitement des sujets \u00e9conomiques et sociaux dans les films subisse un \u00ab cadrage \u00bb similaire \u00e0 celui qui s\u2019exerce quand il est question de politique \u00e9trang\u00e8re.<\/p>\n<p>De m\u00eame que les milliardaires qui poss\u00e8dent les grands m\u00e9dias sont spontan\u00e9ment peu enclins \u00e0 ce que s\u2019y r\u00e9pandent des points de vue et des analyses qui pourraient nuire \u00e0 leurs affaires et \u00e0 leur statut, les conglom\u00e9rats qui dominent Hollywood sont faiblement dispos\u00e9s \u00e0 ce que leurs filiales fabriquent des films critiquant de fa\u00e7on substantielle le pouvoir politique et \u00e9conomique. Alford montre que lorsque des \u0153uvres \u00ab dangereuses \u00bb parviennent malgr\u00e9 tout \u00e0 voir le jour, elles rencontrent souvent des difficult\u00e9s au stade de la distribution et de la promotion. Ce fut le cas par exemple pour <em>Redacted<\/em> de Brian De Palma (2007), une charge visc\u00e9rale contre la guerre en Irak, qui a \u00e9t\u00e9 pilonn\u00e9 aux \u00c9tats-Unis par les commentateurs des m\u00e9dias <em>mainstream<\/em> et n\u2019a \u00e9t\u00e9 projet\u00e9 que dans quinze salles sur tout le territoire. Il arrive m\u00eame que des films soient sabot\u00e9s par les studios qui les ont produits \u2013 ou par leur maison-m\u00e8re \u2013 afin de restreindre leur exposition au public.<\/p>\n<p><strong>Le mythe d\u2019un Hollywood progressiste<\/strong><\/p>\n<p>Quelles que soient les vell\u00e9it\u00e9s progressistes de certains sc\u00e9naristes, r\u00e9alisateurs, producteurs et acteurs, Alford prouve qu\u2019ils sont entrav\u00e9s par un syst\u00e8me c\u00e2bl\u00e9 pour favoriser la supr\u00e9matie mondiale des \u00c9tats-Unis, le recours fr\u00e9quent \u00e0 la violence d\u2019\u00c9tat et le pouvoir des grandes entreprises am\u00e9ricaines. Sous un verni parfois irr\u00e9v\u00e9rencieux et iconoclaste, Hollywood promeut de mani\u00e8re \u00e9crasante le statu quo.<\/p>\n<p>La petite dose de critique qui survit ici et l\u00e0 est neutralis\u00e9e par le gros de la production et par ses propres limites. <em>Hollywood propaganda<\/em> met en \u00e9vidence que des \u00ab films engag\u00e9s \u00bb comme <em>H\u00f4tel Rwanda<\/em> de Terry George (2004), <em>Avatar<\/em> de James Cameron (2009) ou m\u00eame le documentaire <em>Fahrenheit 9\/11<\/em> de Michael Moore (2004), valorisent en fait des visions alternatives ti\u00e8des de la politique am\u00e9ricaine. \u00c0 Hollywood, la critique s\u2019arr\u00eate toujours \u00ab \u00e0 temps \u00bb. Les changements radicaux en mati\u00e8re politique, \u00e9conomique ou sociale sont pr\u00e9sent\u00e9s comme impossibles ou dangereux.<\/p>\n<p>Alford nous invite \u00e0 nous demander ce qu\u2019accomplissent concr\u00e8tement les richissimes vedettes connues pour leurs \u00ab convictions \u00bb \u00e0 part se donner une image avantageuse aupr\u00e8s de la petite-bourgeoisie intellectuelle. En effet, George Clooney, par exemple, soutien officiel de Barack Obama puis d\u2019Hillary Clinton, n\u2019a-t-il pas facilit\u00e9 avec d\u2019autres stars \u00ab de gauche \u00bb, par ses actions ultra-m\u00e9diatis\u00e9es mais politiquement indigentes sur le Darfour, la partition du Soudan, laquelle \u00e9tait un objectif majeur des strat\u00e8ges de Washington et de Tel-Aviv (sur le sujet, lire <a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/www.france24.com\/fr\/20131223-soudan-sud-juba-khartoum-etats-unis-washington-intervention-independance-michel-raimbaud\" >cette interview<\/a> de Michel Raimbaud, ex-ambassadeur de France au Soudan) ?<\/p>\n<p>Angelina Jolie, elle aussi c\u00e9l\u00e9br\u00e9e pour ses engagements humanitaires, n\u2019est-elle pas la sc\u00e9nariste et r\u00e9alisatrice d\u2019un film, <em>Au pays du sang et du miel<\/em> (2011), o\u00f9 les Serbes sont repr\u00e9sent\u00e9s comme des terroristes, \u00e9gorgeurs et violeurs en s\u00e9rie ? Ce qui avait incit\u00e9 le cin\u00e9aste Emir Kusturica \u00e0 qualifier Hollywood, dans le quotidien serbe <em>Blic<\/em>, de <em>\u00ab plus grande usine de mensonges \u00bb <\/em>(23 janvier 2012). Et d\u2019ajouter : <em>\u00ab Ils font des films cons qui sont souvent des armes de propagande. Un de ces films est celui qui a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 par l\u2019intelligente, mais tr\u00e8s na\u00efve, Angelina Jolie. \u00bb <\/em>Aussi ne faut-il pas s\u2019\u00e9tonner que celle-ci ait cosign\u00e9 avec Jens Stoltenberg, le secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019OTAN, <a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/www.theguardian.com\/commentisfree\/2017\/dec\/10\/why-nato-must-defend-womens-rights\" >une tribune<\/a> publi\u00e9e dans le <em>Guardian<\/em> pour c\u00e9l\u00e9brer les accomplissements de l\u2019Alliance atlantique et appeler celle-ci \u00e0 devenir <em>\u00ab un leader \u00bb<\/em> de la d\u00e9fense des droits des femmes dans le monde. On se pince pour y croire mais il ne semble pas que ce soit de l\u2019humour noir. Les dizaines de milliers de femmes qui sont mortes sous les bombes de l\u2019OTAN ont en plus \u00e9t\u00e9 priv\u00e9es du \u00ab droit \u00bb d\u2019admirer Angelina Jolie dans sa derni\u00e8re publicit\u00e9 pour le parfumeur Guerlain.<\/p>\n<p>Que dire par ailleurs de ces soir\u00e9es \u00ab caritatives \u00bb qui ont pour objectif de lever des fonds au profit\u2026 des soldats isra\u00e9liens ? Comme on peut le constater <a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/israelpalestinenews.org\/los-angeles-gala-raises-53-8-million-israeli-soldiers-videos\/\" >ici<\/a>, de nombreuses c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s et d\u00e9cideurs de l\u2019industrie du divertissement y participent avec enthousiasme. La derni\u00e8re en date, qui s\u2019est tenue \u00e0 Los Angeles le 2 novembre 2017, a permis de r\u00e9colter 53,8 millions de dollars pour les n\u00e9cessiteux de Tsahal. Rappelons qu\u2019Isra\u00ebl re\u00e7oit d\u00e9j\u00e0 dix millions de dollars par jour de la part des \u00c9tats-Unis (voir <a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/ifamericaknew.org\/stat\/cost.html\" >cet article<\/a> pour les d\u00e9tails). Parmi les stars hollywoodiennes qui soutiennent cette initiative, on compte Arnold Schwarzenegger, Robert De Niro, Barbra Streisand, Sylvester Stallone, Antonio Banderas, Mark Wahlberg, Liev Schreiber, Gerard Butler\u2026<\/p>\n<p>Comme si cela ne suffisait pas, le lobby pro-isra\u00e9lien tire \u00e0 vue d\u00e8s qu\u2019un film lui semble insuffisamment am\u00e8ne \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019\u00c9tat h\u00e9breu. Comme le raconte Alford, m\u00eame une \u0153uvre tr\u00e8s (tr\u00e8s) modestement critique comme <em>Munich<\/em> de Steven Spielberg (2006) n\u2019a pas trouv\u00e9 gr\u00e2ce aux yeux des organisations sionistes. Gageons qu\u2019on peut encore attendre longtemps avant qu\u2019un film grand public favorable \u2013 m\u00eame timidement \u2013 \u00e0 la cause palestinienne ne parvienne \u00e0 s\u2019extraire des entrailles d\u2019Hollywood.<\/p>\n<p>Chiffres \u00e0 l\u2019appui, Alford montre que l\u2019opposition franche aux guerres am\u00e9ricaines les plus fra\u00eeches a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s faible dans le microcosme du cin\u00e9ma. On ne peut donc qu\u2019\u00eatre d\u2019accord avec l\u2019acteur et r\u00e9alisateur Tim Robbins lorsqu\u2019il avait d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 l\u2019hebdomadaire <em>The Nation<\/em> : <em>\u00ab Vous parlez de la gauche \u00e0 Hollywood, mais o\u00f9 diable se cache-t-elle ? \u00bb <\/em>(5 avril 1999). Comme la courageuse Susan Sarandon, son ancienne compagne, Tim Robbins fait partie des tr\u00e8s rares vedettes du grand \u00e9cran r\u00e9ellement antiguerre et progressistes. M\u00eame Jane Fonda est rentr\u00e9e dans le rang.<\/p>\n<p>Dans son avant-propos \u00e0 <em>Hollywood propaganda<\/em>, l\u2019historien et politologue Michael Parenti fait cette remarque judicieuse : <em>\u00ab L\u2019essentiel du processus de contr\u00f4le id\u00e9ologique se fait implicitement. \u00bb<\/em> Le grand dissident am\u00e9ricain \u2013 trop m\u00e9connu en France \u2013 pr\u00e9cise ensuite que <em>\u00ab les formes de contr\u00f4le social les plus r\u00e9pressives ne sont pas toujours celles que nous vouons consciemment aux g\u00e9monies, mais celles qui s\u2019insinuent d\u2019elles-m\u00eames dans le tissu de notre conscience afin de ne pas \u00eatre remises en cause, et qui sont alors accept\u00e9es comme faisant partie de la nature des choses. Il y a sans doute des progressistes et des gens de gauche \u00e0 Hollywood qui ne se sont toujours pas rendu compte \u00e0 quel point ce qu\u2019ils entreprennent sert la cause des pouvoirs en place. \u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>L\u2019inculcation d\u2019une histoire <em>US friendly<\/em><\/strong><\/p>\n<p>G\u00e9n\u00e9rant un d\u00e9luge de productions pr\u00e9tendant relater des \u00e9v\u00e9nements r\u00e9els, Hollywood fabrique de fait de l\u2019histoire. Par son exportation massive, cette pl\u00e9thore de r\u00e9cits (films, t\u00e9l\u00e9films, s\u00e9ries et documentaires) a un impact consid\u00e9rable sur le monde entier. Ce qui pose plusieurs probl\u00e8mes \u2013 c\u2019est un euph\u00e9misme \u2013 car l\u2019histoire ainsi produite est \u00e0 la fois am\u00e9ricano-centr\u00e9e, pro-am\u00e9ricaine et, comme on le mesure en lisant Matthew Alford, structurellement inf\u00e9od\u00e9e aux pouvoirs politique, \u00e9conomique et militaire. Un cin\u00e9ma aux ordres ne peut enfanter qu\u2019une histoire aux ordres.<\/p>\n<p>Comme le fait justement remarquer Pierre Conesa dans <a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/www.lisez.com\/livre-grand-format\/hollywar\/9782221217221\" ><em>Hollywar : Hollywood, arme de propagande massive<\/em><\/a> (Robert Laffont, 2018), il n\u2019y a ni minist\u00e8re de l\u2019\u00c9ducation nationale ni manuels d\u2019histoire aux \u00c9tats-Unis ; le cin\u00e9ma a donc largement assum\u00e9 les fonctions d\u2019\u00e9laboration et de propagation d\u2019un r\u00e9cit national, d\u2019une histoire commune. Profitons-en pour dire que le livre de Conesa, m\u00eame s\u2019il porte plus sp\u00e9cifiquement sur les processus de \u00ab fabrication de l\u2019ennemi \u00bb et les biais racistes dans des films de consommation courante, a eu le m\u00e9rite de rouvrir un peu le d\u00e9bat sur un sujet occult\u00e9 par les grands m\u00e9dias fran\u00e7ais, tout acquis \u00e0 la fascination pour l\u2019Am\u00e9rique et son cin\u00e9ma.<\/p>\n<p>Le peuple am\u00e9ricain lui-m\u00eame aurait un int\u00e9r\u00eat politique, intellectuel et moral \u00e0 s\u2019\u00e9manciper d\u2019Hollywood, qui s\u2019arroge fr\u00e9quemment un mandat contestable : le rassurer sur la puissance et la dignit\u00e9 de son pays, lui (re)donner confiance et fiert\u00e9 en celui-ci. Car, comme l\u2019\u00e9crit Laurent Aknin dans <a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/www.editions-vendemiaire.com\/catalogue\/collection-cinema-et-series\/mythes-et-ideologie-du-cinema-americain\/\" ><em>Mythes et id\u00e9ologie du cin\u00e9ma am\u00e9ricain<\/em><\/a> (\u00c9ditions Vend\u00e9miaire, 2012), la production dominante s\u2019efforce \u00e0 la fois de rendre compte et de conjurer <em>\u00ab l\u2019angoisse int\u00e9rieure d\u2019un pays qui se sent ou se per\u00e7oit sur le d\u00e9clin : la peur de la chute. \u00bb <\/em>Un d\u00e9clin bien r\u00e9el et\u2026 souhaitable. Reste maintenant \u00e0 assurer une dissolution la plus pacifique possible de l\u2019h\u00e9g\u00e9monie am\u00e9ricaine, le danger \u00e9tant que les empires qui sentent la supr\u00e9matie leur \u00e9chapper surench\u00e9rissent souvent dans la bellicosit\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019urgence de se lib\u00e9rer d\u2019Hollywood est encore plus pressante pour les autres peuples. Quand l\u2019information internationale dans les m\u00e9dias dominants et l\u2019enseignement de l\u2019histoire (notamment r\u00e9cente) \u00e0 l\u2019\u00e9cole sont d\u00e9faillants \u2013 ce qui est le cas en France \u2013, les luxueuses fictions d\u2019outre-Atlantique tendent l\u00e0 aussi \u00e0 tenir lieu de r\u00e9f\u00e9rences en mati\u00e8re d\u2019\u00e9ducation historique. Ainsi, les grands \u00e9v\u00e9nements mondiaux, en particulier les guerres et les affrontements g\u00e9opolitiques, sont vus \u00e0 travers le prisme enj\u00f4leur d\u2019Hollywood. De nombreuses personnes ont un rapport \u00e0 l\u2019histoire, aux relations internationales et aux pays \u00e9trangers largement conditionn\u00e9 par les films et s\u00e9ries qu\u2019elles ont vus.<\/p>\n<p>Hollywood simplifie souvent \u00e0 l\u2019extr\u00eame, \u00e9crase les nuances, voire d\u00e9sinforme. Matthew Alford estime \u00e0 juste titre que la moindre des choses serait de ne pas mentir et falsifier l\u2019histoire quand on prend la responsabilit\u00e9 de la raconter. Or, puisant dans les travaux historiques les plus rigoureux, il montre que la plupart des films qui traitent d\u2019\u00e9v\u00e9nements r\u00e9els pratiquent de s\u00e9rieuses d\u00e9formations pour ennoblir la politique \u00e9trang\u00e8re des \u00c9tats-Unis ainsi que les autorit\u00e9s politiques et militaires. Comme le raconte Pierre Conesa dans <em>Hollywar<\/em>, le film <em>Argo<\/em> est par exemple un bijou de travestissement pro-am\u00e9ricain de la v\u00e9rit\u00e9 historique. Sans r\u00e9elle surprise puisque Ben Affleck \u00e9tait, de fa\u00e7on consentante, sous forte influence de la CIA. Sur le pouvoir de l\u2019agence de renseignement au sein de l\u2019industrie du divertissement, il faut lire le livre remarquablement document\u00e9 et argument\u00e9 de l\u2019universitaire am\u00e9ricaine Tricia Jenkins, <a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/utpress.utexas.edu\/books\/jenkins-cia-in-hollywood\" ><em>The CIA in Hollywood:<\/em> <em>How the Agency Shapes Film and Television<\/em><\/a> (University of Texas Press, 2016 pour la seconde \u00e9dition, revue et actualis\u00e9e).<\/p>\n<p>Ainsi, comme le cin\u00e9ma am\u00e9ricain s\u2019exporte tr\u00e8s efficacement \u2013 les accords internationaux qui ont permis cela sont un sujet en soi \u2013, l\u2019histoire <em>hollywoodis\u00e9e<\/em> influe sur les repr\u00e9sentations et opinions des spectateurs partout sur la plan\u00e8te, y compris chez les peuples victimes de l\u2019imp\u00e9rialisme. Une forme d\u2019histoire globale ultra-rudimentaire aux couleurs de la banni\u00e8re \u00e9toil\u00e9e s\u2019impose par la fascination et la r\u00e9p\u00e9tition. Les images chatoyantes, les r\u00e9cits haletants et \u00ab l\u2019\u00e9vidence \u00bb cin\u00e9g\u00e9nique de l\u2019h\u00e9ro\u00efsme am\u00e9ricain s\u00e9duisent m\u00eame des esprits qui se croient immunis\u00e9s contre les gros sabots id\u00e9ologiques.<\/p>\n<p>Les facteurs mat\u00e9riels sont l\u00e0 encore d\u00e9terminants. Quel autre pays a les moyens de faire autant de reconstitutions historiques de grande ampleur, en particulier des films de guerre, <em>a fortiori<\/em> quand ceux-ci n\u00e9cessitent l\u2019emploi de\u2026 mat\u00e9riel militaire <em>made in USA<\/em> ? Quand on ne sait rien ou pas grand-chose sur la Somalie et l\u2019op\u00e9ration militaro-humanitaire \u00ab Restore Hope \u00bb (1992-1993), il est \u00e0 craindre que <em>La Chute du Faucon noir <\/em>ne vienne occuper le vide en fournissant des images frappantes et des \u00ab informations \u00bb. De m\u00eame pour <em>La Guerre selon Charlie Wilson<\/em> avec l\u2019op\u00e9ration secr\u00e8te de la CIA qui a consist\u00e9 \u00e0 fournir des armes aux moudjahidin en Afghanistan \u2013 dont les futurs talibans \u2013 dans les ann\u00e9es 1980 pour chasser l\u2019Arm\u00e9e rouge et renverser le gouvernement prosovi\u00e9tique de Kaboul. Alford expose pr\u00e9cis\u00e9ment les \u00ab erreurs \u00bb historiques commises dans ces deux films.<\/p>\n<p>S\u2019il y avait une pluralit\u00e9 de films (en particulier non-am\u00e9ricains) facilement accessibles sur ces m\u00eames sujets, les distorsions hollywoodiennes seraient moins g\u00eanantes. Mais ce n\u2019est pas le cas, loin de l\u00e0. Les quelques films russes qui traitent de la guerre d\u2019Afghanistan sont handicap\u00e9s par des moyens bien inf\u00e9rieurs et une exportation \u00e0 l\u2019\u00e9tranger tr\u00e8s r\u00e9duite. Quant \u00e0 la cin\u00e9matographie somalienne, elle est malheureusement inexistante, et pour cause\u2026 Pis, la plupart des films dont l\u2019action se d\u00e9roule \u2013 en partie ou enti\u00e8rement \u2013 en Somalie proviennent d\u2019Hollywood. M\u00eame si elle n\u2019est pas exhaustive, la liste propos\u00e9e par Wikip\u00e9dia donne une id\u00e9e du d\u00e9s\u00e9quilibre.<\/p>\n<p>\u00c0 notre connaissance, il n\u2019existe pour l\u2019instant qu\u2019un seul long-m\u00e9trage de fiction sur la guerre en Libye : <em>13 Hours<\/em> du faucon lourdaud Michael Bay, qui aurait d\u00fb \u00eatre nomm\u00e9 pour le Pentagone d\u2019or 2016 du meilleur film de propagande n\u00e9oconservatrice.<\/p>\n<p><strong>Quelques objections aux th\u00e8ses d\u2019<em>Hollywood propaganda<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Examinons bri\u00e8vement les principales objections susceptibles d\u2019\u00eatre adress\u00e9es aux analyses d\u00e9velopp\u00e9es par Matthew Alford. Celui-ci fournit \u00e9videmment des \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9ponse suppl\u00e9mentaires dans son livre. Nous excluons volontairement les critiques qui reposeraient sur une contestation de la nature imp\u00e9rialiste des \u00c9tats-Unis ou sur une apologie de leur politique \u00e9trang\u00e8re. <em>Let\u2019s be serious<\/em>.<\/p>\n<p>Objection 1 : \u00ab Dans tous les pays qui ont une cin\u00e9matographie, il y a des films de propagande \u00bb. Il est ind\u00e9niable qu\u2019il existe des productions fran\u00e7aises, britanniques, japonaises, russes, chinoises, isra\u00e9liennes, etc., qui pr\u00e9sentent de fa\u00e7on avantageuse la politique \u00e9trang\u00e8re et les autorit\u00e9s des pays en question. Mais, en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, ceux-ci s\u2019exportent beaucoup moins que les films am\u00e9ricains, ils sont davantage \u00e0 usage interne (ce qui n\u2019est assur\u00e9ment pas une excuse). Compte tenu du statut de superpuissance des \u00c9tats-Unis et du fait qu\u2019Hollywood a un impact mondial avec lequel aucune autre cin\u00e9matographie ne peut rivaliser pour l\u2019instant, il est intellectuellement et politiquement l\u00e9gitime de porter une attention appuy\u00e9e \u00e0 la production culturelle \u00e9tats-unienne. Notons une tendance r\u00e9v\u00e9latrice : d\u00e8s qu\u2019\u00e9merge un film russe, chinois ou iranien critiquant le \u00ab r\u00e9gime \u00bb de son pays d\u2019origine, il a de bonnes chances de sortir dans les salles fran\u00e7aises et d\u2019\u00eatre encens\u00e9 par les m\u00e9dias dominants.<\/p>\n<p>Objection 2 : \u00ab C\u2019est avant tout du divertissement, les spectateurs savent faire la part des choses, ils ne prennent pas ces films au s\u00e9rieux. \u00bb Il convient certes d\u2019\u00eatre prudent sur la question de la r\u00e9ception. Il n\u2019est pas ais\u00e9 d\u2019\u00e9valuer les effets de la propagande \u2013 plus ou moins grossi\u00e8re et \u00ab sinc\u00e8re \u00bb \u2013, celle-ci pouvant d\u2019ailleurs susciter un rejet du message chez des publics r\u00e9calcitrants. Selon leur condition socio-\u00e9conomique, leur orientation politique, leur structure psychologique, leurs dispositions \u00e9motionnelles, leurs capacit\u00e9s cognitives, leur rapport au cin\u00e9ma, etc., les spectateurs re\u00e7oivent diff\u00e9remment les contenus auxquels ils s\u2019exposent. Les voir comme de passives \u00e9ponges \u00e0 propagande serait erron\u00e9. Mais, comme avec les discours m\u00e9diatiques, il faut tenir compte des effets d\u2019impr\u00e9gnation et d\u2019accoutumance. Et aussi de cadrage : des fa\u00e7ons de dire et de repr\u00e9senter en marginalisent d\u2019autres par accumulation, r\u00e9p\u00e9tition ; des mani\u00e8res de montrer l\u2019histoire et de formuler les grands enjeux en \u00e9touffent d\u2019autres. Bref, des rapports de forces s\u2019exercent et tendent \u00e0 r\u00e9duire le spectre du pensable, de l\u2019imaginable, \u00e0 restreindre le champ du possible (intellectuel, politique, artistique). Par ailleurs, la faiblesse actuelle des mouvements antiguerre, anti-imp\u00e9rialistes et progressistes en France n\u2019est-elle pas un indice de la force de frappe du dispositif de propagande euro-atlantiste ?<\/p>\n<p>Objection 3 : \u00ab M\u00eame si un film contient de la propagande discutable, on peut trouver du plaisir \u00e0 le voir. \u00bb Cet argument est tout \u00e0 fait recevable. On peut en effet appr\u00e9cier <em>La Chute du Faucon noir<\/em> pour la virtuosit\u00e9 de la mise en sc\u00e8ne de Ridley Scott, pour sa ma\u00eetrise du rythme et de la dramaturgie. On peut m\u00eame estimer que le r\u00e9alisateur d\u2019<em>Alien<\/em> (1979) et de <em>Blade Runner<\/em> (1982) est un g\u00e9nie intermittent du septi\u00e8me art. Il est recevable de consid\u00e9rer que les premiers devoirs d\u2019un film sont cin\u00e9matographiques, et pas politiques, historiques ou moraux, mais une \u0153uvre qui a un contenu ou du moins des implications relevant fortement de ces aspects doit \u2013 aussi \u2013 \u00eatre \u00e9valu\u00e9e sur ce plan-l\u00e0. Insistons : cela n\u2019emp\u00eache pas de pouvoir go\u00fbter les caract\u00e9ristiques proprement cin\u00e9matographiques d\u2019un film politiquement douteux, voire ignoble. Pour prendre des exemples extr\u00eames, on peut trouver un int\u00e9r\u00eat au <em>Triomphe de la volont\u00e9<\/em> de Leni Riefenstahl (1935) ou \u00e0 <em>Naissance d\u2019une nation<\/em> de D. W. Griffith (1915) sans pour autant se muter subrepticement en nazi ou en adepte du Ku Klux Klan. Cela dit, les artistes devraient avoir une responsabilit\u00e9 morale et intellectuelle, notamment vis-\u00e0-vis des faits et de la v\u00e9rit\u00e9 <em>du monde r\u00e9el<\/em>. Et l\u2019excellence s\u2019atteint en art lorsque l\u2019\u0153uvre est pleinement accomplie, \u00e0 tous les niveaux, et donc aussi politiquement.<\/p>\n<p><strong>L\u2019aveuglement d\u2019une critique am\u00e9ricanis\u00e9e<\/strong><\/p>\n<p><em>Hollywood propaganda<\/em> r\u00e9v\u00e8le en creux le degr\u00e9 d\u2019endoctrinement des critiques et des journalistes hexagonaux, \u00e0 qui il devrait revenir d\u2019informer sur tout ce dont Matthew Alford parle. La raret\u00e9 des travaux (notamment universitaires) jette aussi une lumi\u00e8re crue sur l\u2019am\u00e9ricanisation avanc\u00e9e de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise. La plupart des critiques de cin\u00e9ma, aveugl\u00e9s par leur fascination pour Hollywood \u2013 voire pour Washington \u2013, sont dans le d\u00e9ni quant \u00e0 la port\u00e9e id\u00e9ologique de certains films, \u00e0 plus forte raison quand ils les appr\u00e9cient. M\u00eame si elle boude un peu depuis le 8 novembre 2016, date de l\u2019\u00e9lection de Donald Trump \u00e0 la pr\u00e9sidence des \u00c9tats-Unis, l\u2019intelligentsia fran\u00e7aise est si acquise \u00e0 l\u2019h\u00e9g\u00e9monie am\u00e9ricaine qu\u2019elle a contract\u00e9 une incapacit\u00e9 \u00e0 reconna\u00eetre et \u00e0 nommer l\u2019imp\u00e9rialisme, m\u00eame quand il saute aux yeux.<\/p>\n<p>La r\u00e9ception d\u2019<em>American Sniper<\/em> de Clint Eastwood constitue un bon exemple. Ce film sur le <em>\u00ab sniper le plus redoutable de l\u2019histoire militaire des \u00c9tats-Unis \u00bb <\/em>a re\u00e7u un tr\u00e8s bon accueil public et critique. On a pu observer l\u2019habituelle d\u00e9rive promotionnelle des discours m\u00e9diatiques sur le cin\u00e9ma (voir ces deux articles d\u2019Acrimed pour des \u00e9tudes de cas : <a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/www.acrimed.org\/Misere-de-la-critique-de-cinema-Avatar-dans-les-medias\" ><em>Avatar<\/em><\/a> ; <a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/www.acrimed.org\/Star-Wars-7-l-orchestre-mediatique-joue-La-Marche-promotionnelle\" ><em>Star Wars 7<\/em><\/a>). <em>American Sniper<\/em> a atteint trois millions d\u2019entr\u00e9es en France et, \u00e0 quelques rares exceptions pr\u00e8s, les commentaires ont non seulement \u00e9t\u00e9 favorables, mais en plus le contenu id\u00e9ologique et politique du film a \u00e9t\u00e9 totalement occult\u00e9 ou relativis\u00e9. Or, comme nous pensons l\u2019avoir montr\u00e9 dans <a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/www.legrandsoir.info\/american-sniper-ou-l-eloge-d-un-criminel-de-guerre-sociopathe.html\" >cet article<\/a>, <em>American Sniper <\/em>est un film humainement abject faisant l\u2019\u00e9loge d\u2019un criminel de guerre sociopathe.<\/p>\n<p>Lors de <a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.europe1.fr\/emissions\/les-experts-deurope-soir\/le-debat-deurope-soir-frederic-taddei-le-cinema-est-il-encore-un-outil-de-propagande-3653513\" >ce d\u00e9bat<\/a> anim\u00e9 par Fr\u00e9d\u00e9ric Tadde\u00ef dans son ancienne \u00e9mission sur Europe 1 (15 mai 2018), Pierre Conesa n\u2019a pas pu faire entendre \u00e0 Jean-Baptiste Thoret, critique et historien du cin\u00e9ma, que le film de Clint Eastwood posait de s\u00e9rieux probl\u00e8mes historiques, moraux et politiques. L\u2019\u00e9tat de d\u00e9ni dans lequel se trouve Jean-Baptiste Thoret, pourtant tr\u00e8s bon connaisseur du cin\u00e9ma am\u00e9ricain, est symptomatique. Au-del\u00e0 du biais am\u00e9ricanophile, on touche peut-\u00eatre l\u00e0 aux limites de la \u00ab politique des auteurs \u00bb et de l\u2019esth\u00e9ticisme dans le rapport au cin\u00e9ma. Ajoutons que <em>Le 15 h 17 pour Paris <\/em>(2018) a confirm\u00e9 la <em>fauconisation<\/em> de Clint Eastwood, aggrav\u00e9e par une forme de mysticisme patriotico-religieux.<\/p>\n<p><strong>La fragilit\u00e9 des exceptions<\/strong><\/p>\n<p>Le propos de Matthew Alford n\u2019est pas de condamner en bloc toute la production cin\u00e9matographique am\u00e9ricaine, dont le gros ne traite pas de la politique \u00e9trang\u00e8re de Washington. Il cite par ailleurs quelques exceptions et montre que des r\u00e9alisateurs comme Oliver Stone et Paul Verhoeven sont parfois parvenus \u00e0 faire exister un point de vue r\u00e9ellement critique au sein du syst\u00e8me. Cela dit, ce sont justement\u2026 des exceptions, qui ont d\u2019ailleurs tendance \u00e0 se rar\u00e9fier. Et elles existent en g\u00e9n\u00e9ral <em>contre Hollywood<\/em>, apr\u00e8s un combat parfois \u00e9prouvant avec les puissantes forces de la <em>normalisation culturelle<\/em>.<\/p>\n<p>Paul Verhoeven \u2013 qui, il faut le pr\u00e9ciser, est N\u00e9erlandais \u2013 n\u2019a pas pu tourner aux \u00c9tats-Unis depuis 2000 et il appara\u00eet tr\u00e8s compliqu\u00e9 de pouvoir r\u00e9it\u00e9rer son tour de force de <em>Starship Troopers<\/em> (1997), un film de science-fiction grand public dans lequel il d\u00e9veloppait une habile satire de l\u2019imp\u00e9rialisme et du militarisme. Un chef-d\u2019\u0153uvre \u00e0 tout point de vue. Quant \u00e0 Olivier Stone, son <em>Snowden<\/em> (2016) a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s difficile \u00e0 produire : il a d\u00fb faire appel \u00e0 des financements europ\u00e9ens et effectuer une grande partie des prises de vue en Allemagne. Le budget \u00e9tait si serr\u00e9 que lorsque sa m\u00e8re est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e, il n\u2019a pas pu se permettre d\u2019interrompre le tournage pour se rendre aux \u00c9tats-Unis afin d\u2019assister aux fun\u00e9railles.<\/p>\n<p>Toujours sur le valeureux Edward Snowden, le remarquable <em>Citizenfour<\/em> (2014) de la documentariste am\u00e9ricaine Laura Poitras constitue aussi une exception. Mais il ne peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un film \u00e9manant d\u2019Hollywood. \u00c0 propos de documentaires, ceux d\u2019Oliver Stone sont presque toujours attaqu\u00e9s par les m\u00e9dias dominants. \u00c9tant donn\u00e9 qu\u2019ils prennent l\u2019ordre \u00e9tabli \u00e0 rebrousse-poil, ce n\u2019est gu\u00e8re surprenant. Le cin\u00e9aste a ainsi consacr\u00e9 trois films \u00e0 Fidel Castro, <em>Comandante<\/em> (2003), <em>Looking for Fidel<\/em> (2004) et <em>Castro in Winter<\/em> (2012), reposant essentiellement sur des entretiens r\u00e9alis\u00e9s avec l\u2019ancien dirigeant cubain. <em>South of the Border<\/em> (2009) et <em>Mon ami Hugo<\/em> (2014) portaient sur Hugo Ch\u00e1vez. Il faut aussi mentionner la tr\u00e8s <em>zinno-chomskyenne<\/em> s\u00e9rie documentaire en dix \u00e9pisodes <em>Une autre histoire de l\u2019Am\u00e9rique<\/em> (2012-2013) et le courageux <em>Conversations avec Monsieur Poutine<\/em> (2017), une interview fleuve du pr\u00e9sident russe en quatre parties.<\/p>\n<p>Oliver Stone est en train de nous faire oublier la sortie de route de <em>World Trade Center<\/em> (2006) et celle, moins f\u00e2cheuse, de <em>W. : l\u2019improbable pr\u00e9sident<\/em> (2008). Dans notre int\u00e9r\u00eat \u00e0 tous, souhaitons-lui maintenant de parvenir \u00e0 r\u00e9aliser le film sur les derni\u00e8res ann\u00e9es de Martin Luther King dont il a le projet depuis longtemps.<\/p>\n<p>L\u2019existence d\u2019un long-m\u00e9trage comme <em>Secret d\u2019\u00c9tat<\/em> (2014) est \u00e9galement \u00e0 porter au cr\u00e9dit d\u2019un Hollywood alternatif ; dommage qu\u2019avec son film suivant, <em>American Assassin<\/em> (2017), Michael Cuesta soit tomb\u00e9 dans le pire du cin\u00e9ma de s\u00e9curit\u00e9 nationale. Concernant l\u2019admirable <em>Che<\/em> de Steven Soderbergh (2008-2009), Matthew Alford et Tom Secker montrent dans leur livre d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9 que ce film en deux parties consacr\u00e9 \u00e0 Che Guevara peut difficilement \u00eatre int\u00e9gr\u00e9 au corpus hollywoodien. En effet, \u00e9tant donn\u00e9 que le financement et la production \u00e9taient largement franco-espagnols et que les pr\u00e9achats venant de l\u2019\u00e9tranger couvraient 54 des 58 millions de dollars du budget, la propre ind\u00e9pendance cr\u00e9ative de Soderbergh a pu s\u2019affranchir dans une ample mesure de l\u2019influence \u00e9conomico-id\u00e9ologique d\u2019Hollywood.<\/p>\n<p>Il ne s\u2019agit donc pas de dire que tout est \u00e0 jeter dans le \u00ab cin\u00e9ma am\u00e9ricain \u00bb, mais que le contenu politiquement et socialement pertinent est consid\u00e9rablement marginalis\u00e9. Les \u0153uvres qui s\u2019\u00e9cartent de la ligne oscillant entre n\u00e9oconservatisme et imp\u00e9rialisme humanitaire sont tr\u00e8s peu nombreuses. De plus, si Alford porte d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment son attention sur les cas les plus flagrants, il faut aussi tenir compte des innombrables allusions et remarques favorables au credo washingtonien qui sont diss\u00e9min\u00e9es ici et l\u00e0 dans les films et les s\u00e9ries. L\u2019id\u00e9ologie dominante, elle, ruisselle bel et bien.<\/p>\n<p><strong>Combattre l\u2019imp\u00e9rialisme et son cin\u00e9ma<\/strong><\/p>\n<p>Matthew Alford nous incite \u00e0 sortir de la passivit\u00e9, voire de la complicit\u00e9, \u00e0 l\u2019\u00e9gard des canonni\u00e8res mentales du cin\u00e9ma hollywoodien. Et il fournit pour cela beaucoup d\u2019arguments et de faits convaincants. <em>Hollywood propaganda<\/em> stimule la vigilance et l\u2019esprit critique, il nous encourage \u00e0 avoir un rapport exigeant avec les films, \u00e0 lutter contre l\u2019apathie, la fascination et le mensonge. Il s\u2019agit d\u2019une extension au septi\u00e8me art du cours d\u2019autod\u00e9fense intellectuelle prescrit par Chomsky. Une telle d\u00e9marche devrait aussi faire partie de tout <a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/louvreuse.net\/dossier\/pourquoi-et-comment-enseigner-le-cinema.html\" >enseignement du cin\u00e9ma<\/a> digne de ce nom. Cela pourrait en outre profiter \u00e0 la libert\u00e9 des cin\u00e9astes et \u00e0 la qualit\u00e9 de leurs \u0153uvres.<\/p>\n<p>On ne peut se lib\u00e9rer d\u2019un imp\u00e9rialisme sans se lib\u00e9rer de sa composante culturelle. Hollywood est la continuation de la politique de Washington par d\u2019autres moyens. Il revient au peuple fran\u00e7ais de se d\u00e9fendre contre cette offensive, sans oublier bien s\u00fbr de regarder en face \u00ab son \u00bb propre cin\u00e9ma\u2026<\/p>\n<blockquote><p><em>\u00ab Un m\u00e9dium aussi important et populaire que le cin\u00e9ma devrait se sentir davantage responsable d\u2019une culture. \u00bb<\/em><br \/>\n&#8212; Arthur Penn, r\u00e9alisateur am\u00e9ricain<\/p><\/blockquote>\n<p><a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/www.les-crises.fr\/hollywood-propaganda-la-fabrication-du-consentement-au-cinema-par-laurent-daure\/\" >Go to Original \u2013 les-crises.fr<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>8 octobre 2018 &#8211; La publication d\u2019Hollywood propaganda de Matthew Alford est assur\u00e9ment la bienvenue, tant les travaux r\u00e9cents sur le pouvoir id\u00e9ologique du cin\u00e9ma am\u00e9ricain sont rares en fran\u00e7ais, a fortiori quand il est question de la politique \u00e9trang\u00e8re des \u00c9tats-Unis et des guerres qui lui sont consubstantielles. Pour la premi\u00e8re fois un ouvrage analyse de fa\u00e7on approfondie et document\u00e9e ce soft power au service de l\u2019h\u00e9g\u00e9monie am\u00e9ricaine, passant en revue des dizaines de films sortis depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 1990.<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":120186,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[46],"tags":[],"class_list":["post-120185","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-original-languages"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/120185","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=120185"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/120185\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/media\/120186"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=120185"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=120185"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=120185"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}