{"id":318790,"date":"2026-07-27T12:00:11","date_gmt":"2026-07-27T11:00:11","guid":{"rendered":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/?p=318790"},"modified":"2026-07-25T19:29:40","modified_gmt":"2026-07-25T18:29:40","slug":"francais-lempire-fatigue-la-force-spectaculaire-et-la-puissance-introuvable","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/2026\/07\/francais-lempire-fatigue-la-force-spectaculaire-et-la-puissance-introuvable\/","title":{"rendered":"(Fran\u00e7ais) L\u2019Empire fatigu\u00e9 : la force spectaculaire et la puissance introuvable"},"content":{"rendered":"<p>Depuis la fin de la Guerre froide, les \u00c9tats-Unis ont maintenu un statut de premi\u00e8re puissance militaire mondiale, dot\u00e9e d\u2019un arsenal et d\u2019un budget qui d\u00e9fient l\u2019imagination. Pourtant, lorsqu\u2019on examine avec un regard lucide et d\u00e9nu\u00e9 de passion les r\u00e9sultats concrets de cette immense machine de guerre sur les trente-cinq derni\u00e8res ann\u00e9es, un \u00e9trange paradoxe appara\u00eet. La question, presque polie dans sa brutalit\u00e9, m\u00e9rite d\u2019\u00eatre pos\u00e9e : pourriez-vous citer une seule victoire militaire am\u00e9ricaine claire, d\u00e9cisive et durable, attribuable \u00e0 cette sup\u00e9riorit\u00e9 mat\u00e9rielle \u00e9crasante ?<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse, h\u00e9las, se fait attendre. Les interventions successives \u2014 Somalie, Irak, Afghanistan, Libye, Syrie \u2014 dessinent un tableau r\u00e9p\u00e9titif o\u00f9 la sup\u00e9riorit\u00e9 technologique et logistique initiale se heurte, avec une r\u00e9gularit\u00e9 d\u00e9concertante, \u00e0 des r\u00e9alit\u00e9s politiques, culturelles et strat\u00e9giques plus complexes. Objectifs souvent impr\u00e9cis, mandats internationaux fragiles ou absents, et surtout, absence criante de planification s\u00e9rieuse pour la p\u00e9riode post-conflit. On semble confondre, avec une constance remarquable, la\u00a0<em>force<\/em>\u00a0\u2014 cette accumulation colossale d\u2019\u00e9quipements, de porte-avions et de missiles \u2014 et la\u00a0<em>puissance<\/em>, qui suppose une vision strat\u00e9gique coh\u00e9rente, une compr\u00e9hension fine du terrain et une capacit\u00e9 \u00e0 consolider les gains.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, ce m\u00eame sch\u00e9ma semble se reproduire sous nos yeux, avec une ironie presque cruelle. Il y a quelques mois encore, on proclamait avec assurance la neutralisation des capacit\u00e9s iraniennes : marine d\u00e9truite, drones \u00e9limin\u00e9s, force de frappe r\u00e9duite \u00e0 n\u00e9ant. Les communiqu\u00e9s officiels respiraient la satisfaction. Et pourtant, des soldats am\u00e9ricains continuent de tomber, y compris en Jordanie, sous des tirs de missiles lanc\u00e9s \u00e0 des centaines de kilom\u00e8tres des c\u00f4tes iraniennes. Des missiles que l\u2019on disait obsol\u00e8tes, \u00e9puis\u00e9s, ou d\u00e9j\u00e0 vaincus. Cette r\u00e9alit\u00e9 constitue, pour Washington, une nouvelle pour le moins embarrassante. Les Iraniens, loin d\u2019\u00eatre r\u00e9duits au silence, d\u00e9montrent une r\u00e9silience qui interroge profond\u00e9ment la narration officielle.<\/p>\n<p>Le plus piquant r\u00e9side sans doute dans la communication qui entoure ces op\u00e9rations. L\u2019administration am\u00e9ricaine, fid\u00e8le \u00e0 une tradition bien ancr\u00e9e en temps de guerre, entretient un rapport s\u00e9lectif avec les faits. Le CENTCOM affirme avec aplomb qu\u2019il n\u2019y a pas de mines dans le d\u00e9troit d\u2019Ormuz, pendant que d\u2019autres sources, moins soumises \u00e0 la discipline du message, sugg\u00e8rent le contraire. On se demande, avec une pointe d\u2019\u00e9tonnement feint, qui exactement ment dans cette affaire. Est-ce vraiment surprenant ? Apr\u00e8s tout, \u00ab c\u2019est la guerre \u00bb, comme on aime \u00e0 le rappeler.<\/p>\n<p>Une enqu\u00eate du\u00a0<em>Washington Post<\/em>\u00a0a r\u00e9cemment mis en lumi\u00e8re l\u2019ampleur de cet \u00e9cart entre discours et r\u00e9alit\u00e9. En recoupant patiemment des images satellitaires iraniennes et des donn\u00e9es du satellite europ\u00e9en Copernicus, les journalistes ont identifi\u00e9 228 sites cibl\u00e9s dans la r\u00e9gion. Le bilan officiel concernant les dommages, les bless\u00e9s et les infrastructures touch\u00e9es s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 sensiblement en de\u00e7\u00e0 de ce que r\u00e9v\u00e8lent ces sources crois\u00e9es. Certaines images floues laissent m\u00eame penser que le nombre r\u00e9el de sites affect\u00e9s pourrait \u00eatre encore plus \u00e9lev\u00e9. Voil\u00e0 qui rappelle, avec une ironie presque litt\u00e9raire, que m\u00eame la plus sophistiqu\u00e9e des puissances peut peiner \u00e0 contr\u00f4ler le r\u00e9cit lorsqu\u2019elle affronte une adversit\u00e9 d\u00e9termin\u00e9e.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 des consid\u00e9rations tactiques, c\u2019est l\u2019aspect financier qui donne le vertige. L\u2019addition, d\u00e9j\u00e0 faramineuse, ne cesse de s\u2019alourdir. On \u00e9voque d\u00e9sormais plus de 75 milliards de dollars, et le compteur continue de tourner chaque jour. Pour mettre ce chiffre en perspective, il suffit de rappeler qu\u2019un seul soldat am\u00e9ricain d\u00e9ploy\u00e9 en op\u00e9ration ext\u00e9rieure co\u00fbte environ un million de dollars par an au contribuable. Un million. Cette somme, colossale, interroge l\u00e9gitimement sur le retour sur investissement d\u2019une strat\u00e9gie qui accumule les d\u00e9ploiements sans parvenir \u00e0 d\u00e9finir clairement ses objectifs finaux.<\/p>\n<p>Ce que nous observons aujourd\u2019hui ressemble \u00e0 un moment de bascule g\u00e9opolitique historique. Une superpuissance qui, malgr\u00e9 sa domination mat\u00e9rielle sans pr\u00e9c\u00e9dent dans l\u2019histoire humaine, semble \u00e9puis\u00e9e par ses propres contradictions : capacit\u00e9 extraordinaire \u00e0 projeter la force, mais difficult\u00e9 r\u00e9currente \u00e0 traduire cette force en influence durable et en stabilit\u00e9. Les Am\u00e9ricains eux-m\u00eames, \u00e0 en croire certaines voix int\u00e9rieures, paraissent de plus en plus perplexes quant au sens profond de ces engagements lointains. Pourquoi sommes-nous l\u00e0 ? Pour qui ? Et surtout, jusqu\u2019\u00e0 quand ?<\/p>\n<p>Cette situation n\u2019est pas seulement une affaire de tactique militaire. Elle r\u00e9v\u00e8le un malaise plus profond : celui d\u2019une puissance qui, gris\u00e9e par sa propre technologie et sa sup\u00e9riorit\u00e9 logistique, en vient parfois \u00e0 n\u00e9gliger les fondamentaux de la strat\u00e9gie \u2014 la clart\u00e9 des objectifs, la coh\u00e9rence politique et la compr\u00e9hension des limites de la force brute face \u00e0 des acteurs d\u00e9termin\u00e9s et asym\u00e9triques.<\/p>\n<p>En d\u00e9finitive, l\u2019Histoire nous offre ici une le\u00e7on d\u2019une ironie rare. Plus les \u00c9tats-Unis d\u00e9ploient de moyens impressionnants pour affirmer leur primaut\u00e9, plus ils semblent, paradoxalement, en r\u00e9v\u00e9ler les fragilit\u00e9s structurelles. La force est visible, bruyante, photog\u00e9nique. La puissance v\u00e9ritable, elle, se mesure \u00e0 d\u2019autres aune : la capacit\u00e9 \u00e0 anticiper, \u00e0 s\u2019adapter et \u00e0 transformer des victoires tactiques en succ\u00e8s strat\u00e9giques durables. Sur ce terrain, l\u2019Empire, malgr\u00e9 toute sa splendeur mat\u00e9rielle, semble traverser une p\u00e9riode de doute profond et, osons le mot, de fatigue historique.<\/p>\n<p>Depuis la fin de la Guerre froide, les \u00c9tats-Unis ont maintenu un statut de premi\u00e8re puissance militaire mondiale, dot\u00e9e d\u2019un arsenal et d\u2019un budget qui d\u00e9fient l\u2019imagination. Pourtant, lorsqu\u2019on examine avec un regard lucide et d\u00e9nu\u00e9 de passion les r\u00e9sultats concrets de cette immense machine de guerre sur les trente-cinq derni\u00e8res ann\u00e9es, un \u00e9trange paradoxe appara\u00eet. La question, presque polie dans sa brutalit\u00e9, m\u00e9rite d\u2019\u00eatre pos\u00e9e : pourriez-vous citer une seule victoire militaire am\u00e9ricaine claire, d\u00e9cisive et durable, attribuable \u00e0 cette sup\u00e9riorit\u00e9 mat\u00e9rielle \u00e9crasante ?<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse, h\u00e9las, se fait attendre. Les interventions successives \u2014 Somalie, Irak, Afghanistan, Libye, Syrie \u2014 dessinent un tableau r\u00e9p\u00e9titif o\u00f9 la sup\u00e9riorit\u00e9 technologique et logistique initiale se heurte, avec une r\u00e9gularit\u00e9 d\u00e9concertante, \u00e0 des r\u00e9alit\u00e9s politiques, culturelles et strat\u00e9giques plus complexes. Objectifs souvent impr\u00e9cis, mandats internationaux fragiles ou absents, et surtout, absence criante de planification s\u00e9rieuse pour la p\u00e9riode post-conflit. On semble confondre, avec une constance remarquable, la\u00a0<em>force<\/em>\u00a0\u2014 cette accumulation colossale d\u2019\u00e9quipements, de porte-avions et de missiles \u2014 et la\u00a0<em>puissance<\/em>, qui suppose une vision strat\u00e9gique coh\u00e9rente, une compr\u00e9hension fine du terrain et une capacit\u00e9 \u00e0 consolider les gains.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, ce m\u00eame sch\u00e9ma semble se reproduire sous nos yeux, avec une ironie presque cruelle. Il y a quelques mois encore, on proclamait avec assurance la neutralisation des capacit\u00e9s iraniennes : marine d\u00e9truite, drones \u00e9limin\u00e9s, force de frappe r\u00e9duite \u00e0 n\u00e9ant. Les communiqu\u00e9s officiels respiraient la satisfaction. Et pourtant, des soldats am\u00e9ricains continuent de tomber, y compris en Jordanie, sous des tirs de missiles lanc\u00e9s \u00e0 des centaines de kilom\u00e8tres des c\u00f4tes iraniennes. Des missiles que l\u2019on disait obsol\u00e8tes, \u00e9puis\u00e9s, ou d\u00e9j\u00e0 vaincus. Cette r\u00e9alit\u00e9 constitue, pour Washington, une nouvelle pour le moins embarrassante. Les Iraniens, loin d\u2019\u00eatre r\u00e9duits au silence, d\u00e9montrent une r\u00e9silience qui interroge profond\u00e9ment la narration officielle.<\/p>\n<p>Le plus piquant r\u00e9side sans doute dans la communication qui entoure ces op\u00e9rations. L\u2019administration am\u00e9ricaine, fid\u00e8le \u00e0 une tradition bien ancr\u00e9e en temps de guerre, entretient un rapport s\u00e9lectif avec les faits. Le CENTCOM affirme avec aplomb qu\u2019il n\u2019y a pas de mines dans le d\u00e9troit d\u2019Ormuz, pendant que d\u2019autres sources, moins soumises \u00e0 la discipline du message, sugg\u00e8rent le contraire. On se demande, avec une pointe d\u2019\u00e9tonnement feint, qui exactement ment dans cette affaire. Est-ce vraiment surprenant ? Apr\u00e8s tout, \u00ab c\u2019est la guerre \u00bb, comme on aime \u00e0 le rappeler.<\/p>\n<p>Une enqu\u00eate du\u00a0<em>Washington Post<\/em>\u00a0a r\u00e9cemment mis en lumi\u00e8re l\u2019ampleur de cet \u00e9cart entre discours et r\u00e9alit\u00e9. En recoupant patiemment des images satellitaires iraniennes et des donn\u00e9es du satellite europ\u00e9en Copernicus, les journalistes ont identifi\u00e9 228 sites cibl\u00e9s dans la r\u00e9gion. Le bilan officiel concernant les dommages, les bless\u00e9s et les infrastructures touch\u00e9es s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 sensiblement en de\u00e7\u00e0 de ce que r\u00e9v\u00e8lent ces sources crois\u00e9es. Certaines images floues laissent m\u00eame penser que le nombre r\u00e9el de sites affect\u00e9s pourrait \u00eatre encore plus \u00e9lev\u00e9. Voil\u00e0 qui rappelle, avec une ironie presque litt\u00e9raire, que m\u00eame la plus sophistiqu\u00e9e des puissances peut peiner \u00e0 contr\u00f4ler le r\u00e9cit lorsqu\u2019elle affronte une adversit\u00e9 d\u00e9termin\u00e9e.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 des consid\u00e9rations tactiques, c\u2019est l\u2019aspect financier qui donne le vertige. L\u2019addition, d\u00e9j\u00e0 faramineuse, ne cesse de s\u2019alourdir. On \u00e9voque d\u00e9sormais plus de 75 milliards de dollars, et le compteur continue de tourner chaque jour. Pour mettre ce chiffre en perspective, il suffit de rappeler qu\u2019un seul soldat am\u00e9ricain d\u00e9ploy\u00e9 en op\u00e9ration ext\u00e9rieure co\u00fbte environ un million de dollars par an au contribuable. Un million. Cette somme, colossale, interroge l\u00e9gitimement sur le retour sur investissement d\u2019une strat\u00e9gie qui accumule les d\u00e9ploiements sans parvenir \u00e0 d\u00e9finir clairement ses objectifs finaux.<\/p>\n<p>Ce que nous observons aujourd\u2019hui ressemble \u00e0 un moment de bascule g\u00e9opolitique historique. Une superpuissance qui, malgr\u00e9 sa domination mat\u00e9rielle sans pr\u00e9c\u00e9dent dans l\u2019histoire humaine, semble \u00e9puis\u00e9e par ses propres contradictions : capacit\u00e9 extraordinaire \u00e0 projeter la force, mais difficult\u00e9 r\u00e9currente \u00e0 traduire cette force en influence durable et en stabilit\u00e9. Les Am\u00e9ricains eux-m\u00eames, \u00e0 en croire certaines voix int\u00e9rieures, paraissent de plus en plus perplexes quant au sens profond de ces engagements lointains. Pourquoi sommes-nous l\u00e0 ? Pour qui ? Et surtout, jusqu\u2019\u00e0 quand ?<\/p>\n<p>Cette situation n\u2019est pas seulement une affaire de tactique militaire. Elle r\u00e9v\u00e8le un malaise plus profond : celui d\u2019une puissance qui, gris\u00e9e par sa propre technologie et sa sup\u00e9riorit\u00e9 logistique, en vient parfois \u00e0 n\u00e9gliger les fondamentaux de la strat\u00e9gie \u2014 la clart\u00e9 des objectifs, la coh\u00e9rence politique et la compr\u00e9hension des limites de la force brute face \u00e0 des acteurs d\u00e9termin\u00e9s et asym\u00e9triques.<\/p>\n<p>En d\u00e9finitive, l\u2019Histoire nous offre ici une le\u00e7on d\u2019une ironie rare. Plus les \u00c9tats-Unis d\u00e9ploient de moyens impressionnants pour affirmer leur primaut\u00e9, plus ils semblent, paradoxalement, en r\u00e9v\u00e9ler les fragilit\u00e9s structurelles. La force est visible, bruyante, photog\u00e9nique. La puissance v\u00e9ritable, elle, se mesure \u00e0 d\u2019autres aune : la capacit\u00e9 \u00e0 anticiper, \u00e0 s\u2019adapter et \u00e0 transformer des victoires tactiques en succ\u00e8s strat\u00e9giques durables. Sur ce terrain, l\u2019Empire, malgr\u00e9 toute sa splendeur mat\u00e9rielle, semble traverser une p\u00e9riode de doute profond et, osons le mot, de fatigue historique.<\/p>\n<p>Depuis la fin de la Guerre froide, les \u00c9tats-Unis ont maintenu un statut de premi\u00e8re puissance militaire mondiale, dot\u00e9e d\u2019un arsenal et d\u2019un budget qui d\u00e9fient l\u2019imagination. Pourtant, lorsqu\u2019on examine avec un regard lucide et d\u00e9nu\u00e9 de passion les r\u00e9sultats concrets de cette immense machine de guerre sur les trente-cinq derni\u00e8res ann\u00e9es, un \u00e9trange paradoxe appara\u00eet. La question, presque polie dans sa brutalit\u00e9, m\u00e9rite d\u2019\u00eatre pos\u00e9e : pourriez-vous citer une seule victoire militaire am\u00e9ricaine claire, d\u00e9cisive et durable, attribuable \u00e0 cette sup\u00e9riorit\u00e9 mat\u00e9rielle \u00e9crasante ?<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse, h\u00e9las, se fait attendre. Les interventions successives \u2014 Somalie, Irak, Afghanistan, Libye, Syrie \u2014 dessinent un tableau r\u00e9p\u00e9titif o\u00f9 la sup\u00e9riorit\u00e9 technologique et logistique initiale se heurte, avec une r\u00e9gularit\u00e9 d\u00e9concertante, \u00e0 des r\u00e9alit\u00e9s politiques, culturelles et strat\u00e9giques plus complexes. Objectifs souvent impr\u00e9cis, mandats internationaux fragiles ou absents, et surtout, absence criante de planification s\u00e9rieuse pour la p\u00e9riode post-conflit. On semble confondre, avec une constance remarquable, la\u00a0<em>force<\/em>\u00a0\u2014 cette accumulation colossale d\u2019\u00e9quipements, de porte-avions et de missiles \u2014 et la\u00a0<em>puissance<\/em>, qui suppose une vision strat\u00e9gique coh\u00e9rente, une compr\u00e9hension fine du terrain et une capacit\u00e9 \u00e0 consolider les gains.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, ce m\u00eame sch\u00e9ma semble se reproduire sous nos yeux, avec une ironie presque cruelle. Il y a quelques mois encore, on proclamait avec assurance la neutralisation des capacit\u00e9s iraniennes : marine d\u00e9truite, drones \u00e9limin\u00e9s, force de frappe r\u00e9duite \u00e0 n\u00e9ant. Les communiqu\u00e9s officiels respiraient la satisfaction. Et pourtant, des soldats am\u00e9ricains continuent de tomber, y compris en Jordanie, sous des tirs de missiles lanc\u00e9s \u00e0 des centaines de kilom\u00e8tres des c\u00f4tes iraniennes. Des missiles que l\u2019on disait obsol\u00e8tes, \u00e9puis\u00e9s, ou d\u00e9j\u00e0 vaincus. Cette r\u00e9alit\u00e9 constitue, pour Washington, une nouvelle pour le moins embarrassante. Les Iraniens, loin d\u2019\u00eatre r\u00e9duits au silence, d\u00e9montrent une r\u00e9silience qui interroge profond\u00e9ment la narration officielle.<\/p>\n<p>Le plus piquant r\u00e9side sans doute dans la communication qui entoure ces op\u00e9rations. L\u2019administration am\u00e9ricaine, fid\u00e8le \u00e0 une tradition bien ancr\u00e9e en temps de guerre, entretient un rapport s\u00e9lectif avec les faits. Le CENTCOM affirme avec aplomb qu\u2019il n\u2019y a pas de mines dans le d\u00e9troit d\u2019Ormuz, pendant que d\u2019autres sources, moins soumises \u00e0 la discipline du message, sugg\u00e8rent le contraire. On se demande, avec une pointe d\u2019\u00e9tonnement feint, qui exactement ment dans cette affaire. Est-ce vraiment surprenant ? Apr\u00e8s tout, \u00ab c\u2019est la guerre \u00bb, comme on aime \u00e0 le rappeler.<\/p>\n<p>Une enqu\u00eate du\u00a0<em>Washington Post<\/em>\u00a0a r\u00e9cemment mis en lumi\u00e8re l\u2019ampleur de cet \u00e9cart entre discours et r\u00e9alit\u00e9. En recoupant patiemment des images satellitaires iraniennes et des donn\u00e9es du satellite europ\u00e9en Copernicus, les journalistes ont identifi\u00e9 228 sites cibl\u00e9s dans la r\u00e9gion. Le bilan officiel concernant les dommages, les bless\u00e9s et les infrastructures touch\u00e9es s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 sensiblement en de\u00e7\u00e0 de ce que r\u00e9v\u00e8lent ces sources crois\u00e9es. Certaines images floues laissent m\u00eame penser que le nombre r\u00e9el de sites affect\u00e9s pourrait \u00eatre encore plus \u00e9lev\u00e9. Voil\u00e0 qui rappelle, avec une ironie presque litt\u00e9raire, que m\u00eame la plus sophistiqu\u00e9e des puissances peut peiner \u00e0 contr\u00f4ler le r\u00e9cit lorsqu\u2019elle affronte une adversit\u00e9 d\u00e9termin\u00e9e.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 des consid\u00e9rations tactiques, c\u2019est l\u2019aspect financier qui donne le vertige. L\u2019addition, d\u00e9j\u00e0 faramineuse, ne cesse de s\u2019alourdir. On \u00e9voque d\u00e9sormais plus de 75 milliards de dollars, et le compteur continue de tourner chaque jour. Pour mettre ce chiffre en perspective, il suffit de rappeler qu\u2019un seul soldat am\u00e9ricain d\u00e9ploy\u00e9 en op\u00e9ration ext\u00e9rieure co\u00fbte environ un million de dollars par an au contribuable. Un million. Cette somme, colossale, interroge l\u00e9gitimement sur le retour sur investissement d\u2019une strat\u00e9gie qui accumule les d\u00e9ploiements sans parvenir \u00e0 d\u00e9finir clairement ses objectifs finaux.<\/p>\n<p>Ce que nous observons aujourd\u2019hui ressemble \u00e0 un moment de bascule g\u00e9opolitique historique. Une superpuissance qui, malgr\u00e9 sa domination mat\u00e9rielle sans pr\u00e9c\u00e9dent dans l\u2019histoire humaine, semble \u00e9puis\u00e9e par ses propres contradictions : capacit\u00e9 extraordinaire \u00e0 projeter la force, mais difficult\u00e9 r\u00e9currente \u00e0 traduire cette force en influence durable et en stabilit\u00e9. Les Am\u00e9ricains eux-m\u00eames, \u00e0 en croire certaines voix int\u00e9rieures, paraissent de plus en plus perplexes quant au sens profond de ces engagements lointains. Pourquoi sommes-nous l\u00e0 ? Pour qui ? Et surtout, jusqu\u2019\u00e0 quand ?<\/p>\n<p>Cette situation n\u2019est pas seulement une affaire de tactique militaire. Elle r\u00e9v\u00e8le un malaise plus profond : celui d\u2019une puissance qui, gris\u00e9e par sa propre technologie et sa sup\u00e9riorit\u00e9 logistique, en vient parfois \u00e0 n\u00e9gliger les fondamentaux de la strat\u00e9gie \u2014 la clart\u00e9 des objectifs, la coh\u00e9rence politique et la compr\u00e9hension des limites de la force brute face \u00e0 des acteurs d\u00e9termin\u00e9s et asym\u00e9triques.<\/p>\n<p>En d\u00e9finitive, l\u2019Histoire nous offre ici une le\u00e7on d\u2019une ironie rare. Plus les \u00c9tats-Unis d\u00e9ploient de moyens impressionnants pour affirmer leur primaut\u00e9, plus ils semblent, paradoxalement, en r\u00e9v\u00e9ler les fragilit\u00e9s structurelles. La force est visible, bruyante, photog\u00e9nique. La puissance v\u00e9ritable, elle, se mesure \u00e0 d\u2019autres aune : la capacit\u00e9 \u00e0 anticiper, \u00e0 s\u2019adapter et \u00e0 transformer des victoires tactiques en succ\u00e8s strat\u00e9giques durables. Sur ce terrain, l\u2019Empire, malgr\u00e9 toute sa splendeur mat\u00e9rielle, semble traverser une p\u00e9riode de doute profond et, osons le mot, de fatigue historique.<\/p>\n<p>_____________________________________________<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><em><a href=\"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/Diran-e1743424661586.jpg\" ><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-291345\" src=\"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/Diran-e1743424661586.jpg\" alt=\"\" width=\"100\" height=\"67\" \/><\/a> Diran Noubar, Italo-Arm\u00e9nien n\u00e9 en France, a v\u00e9cu dans 11 pays avant de s&#8217;installer en Arm\u00e9nie. Documentariste et reporter de guerre de renomm\u00e9e mondiale, salu\u00e9 par la critique, il a produit et r\u00e9alis\u00e9 plus de 20 longs m\u00e9trages documentaires \u00e0 New York au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000. Auteur-compositeur-interpr\u00e8te et guitariste, il a \u00e9galement form\u00e9 son propre groupe et dirige wearemenia.org, une association \u00e0 but non lucratif.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Depuis la fin de la Guerre froide, les \u00c9tats-Unis ont maintenu un statut de premi\u00e8re puissance militaire mondiale qui d\u00e9fient l\u2019imagination. 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