{"id":36707,"date":"2013-11-25T12:00:49","date_gmt":"2013-11-25T12:00:49","guid":{"rendered":"http:\/\/www.transcend.org\/tms\/?p=36707"},"modified":"2015-05-05T22:21:09","modified_gmt":"2015-05-05T21:21:09","slug":"francais-quand-il-sagit-des-animaux-pour-certains-presque-rien-cest-deja-trop","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/2013\/11\/francais-quand-il-sagit-des-animaux-pour-certains-presque-rien-cest-deja-trop\/","title":{"rendered":"(Fran\u00e7ais) Quand il s&#8217;agit des animaux, pour certains, presque rien, c&#8217;est d\u00e9j\u00e0 trop"},"content":{"rendered":"<p>Il y a quelques jours, vingt-quatre intellectuels <a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.huffingtonpost.fr\/2013\/10\/24\/24-intellectuels-changement-statut-juridique-animal_n_4149765.html?utm_hp_ref=fr-animaux\"  target=\"_hplink\">saisissaient l&#8217;opinion<\/a> pour qu&#8217;une r\u00e9flexion collective \u00e9merge enfin sur le statut des animaux, jusqu&#8217;\u00e0 maintenant consid\u00e9r\u00e9s comme des &#8220;choses&#8221; dans le code civil fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>En r\u00e9ponse \u00e0 cet appel, Guy Birenbaum <a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.huffingtonpost.fr\/2013\/10\/25\/guy-birenbaum-intellectuels_n_4160552.html\"  target=\"_hplink\">proposait un billet indign\u00e9<\/a>\u00a0: comment peut-on s&#8217;\u00e9mouvoir du sort des animaux alors m\u00eame que le pays va si mal, expliquait-il en substance (ce que le &#8220;bilan&#8221;, qu&#8217;il ajouta apr\u00e8s coup, ne temp\u00e8re finalement pas). Je n&#8217;analyserai pas ici le recours &#8211; sans doute consid\u00e9r\u00e9 comme humoristique par l&#8217;auteur &#8211; aux moqueries \u00e0 l&#8217;encontre des intellectuels et aux m\u00e9taphores sexuelles pour ne pas dire sexistes (&#8220;si je ne suis pas un intellectuel,\u00a0je veux qu&#8217;on prot\u00e8ge les chattes \u00e0 poils longs, les cochons et les levrettes&#8221;). Chacun appr\u00e9ciera, ou non&#8230; Je voudrais en venir au fond.<\/p>\n<p><b>Le fond est le suivant<\/b>\u00a0: la souffrance animale devrait, semble-t-il, rester absolument non-dite. Ce qui choque M. Birenbaum &#8211; et il n&#8217;est pas un cas isol\u00e9 &#8211; ce n&#8217;est pas la douleur inflig\u00e9e, c&#8217;est qu&#8217;on ait l&#8217;impudence &#8211; ou le mauvais go\u00fbt\u00a0? &#8211; de l&#8217;\u00e9voquer. Etonnant. Peut-\u00eatre est-ce d&#8217;ailleurs le sens de cette loi am\u00e9ricaine r\u00e9cemment adopt\u00e9e, non pour pr\u00e9venir les tortures \u00e0 l&#8217;encontre des animaux (presque syst\u00e9matiquement impunies dans les faits), mais pour en interdire la&#8230; diffusion (et donc la d\u00e9nonciation)\u00a0! Etonnant. Les r\u00e9seaux sociaux constituent une illustration \u00e9loquente\u00a0de cette impossibilit\u00e9 d&#8217;\u00e9voquer la question : mentionner la douleur animale conduit de fa\u00e7on quasi syst\u00e9matique et instantan\u00e9e \u00e0 une bifurcation du d\u00e9bat vers la franche plaisanterie, le d\u00e9nigrement de l&#8217;humanit\u00e9 du message ou la raillerie par r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l&#8217;usage alimentaire de l&#8217;animal en question. Ce n&#8217;est pas ici le lieu d&#8217;analyser ce malaise dont ses racines sont infiniment profondes. Qu&#8217;aucun mangeur de viande, ou presque, ne soit capable de regarder en face, et donc d&#8217;assumer, ce qui se d\u00e9roule r\u00e9ellement et effectivement dans un abattoir est probl\u00e9matique quant \u00e0 la coh\u00e9rence de nos choix de vie. Incontestablement. Mais c&#8217;est une autre question.<\/p>\n<p><b>Demeurons factuels\u00a0:<\/b><\/p>\n<p>Il n&#8217;est pas raisonnable de soutenir que notre espace m\u00e9diatique est satur\u00e9 de manifestes concernant les animaux. Ind\u00e9niablement, la question de leur statut &#8211; dont il serait ais\u00e9 de montrer qu&#8217;elle est philosophiquement, \u00e9thiquement et scientifiquement centrale &#8211; n&#8217;encombre pas le d\u00e9bat\u00a0! Mais les quelques secondes d&#8217;\u00e9cho m\u00e9diatique que cet appel suscita, c&#8217;est encore trop pour Guy Birenbaum.<\/p>\n<p>Tout son argumentaire, si l&#8217;on peut dire, repose sur l&#8217;id\u00e9e implicite que le statut actuel des animaux est une \u00e9vidence. Une \u00e9vidence qui pourrait certainement \u00eatre compar\u00e9e \u00e0 celles que repr\u00e9sent\u00e8rent la platitude de la Terre ou l&#8217;inf\u00e9riorit\u00e9 des noirs. Qui le pourrait et qui, sans doute, le devrait. Mais je ne m&#8217;y risquerais pas, par respect pour Guy Birenbaum. Tout le probl\u00e8me vient de ce que cette &#8220;\u00e9vidence&#8221; est une erreur scientifique. L&#8217;\u00e9tude des comportements tout autant que celle des neurotransmetteurs et de la structure c\u00e9r\u00e9brale montrent tr\u00e8s exactement l&#8217;inverse. Cela ne saurait, en soi, impliquer qu&#8217;il est n\u00e9cessaire de changer d&#8217;attitude \u00e0 l&#8217;\u00e9gard des animaux. Mais cela montre, au moins, que si l&#8217;on continue \u00e0 les consid\u00e9rer comme des &#8220;choses&#8221; ou des &#8220;biens&#8221;, il faut le faire en prenant la mesure immense des cons\u00e9quences logiques et \u00e9thiques de cette d\u00e9cision.<\/p>\n<p>M\u00eame \u00e0 supposer que la question animale soit effectivement secondaire, quel est le sens de la mise en garde de Guy Birenbaum\u00a0? Aujourd&#8217;hui un enfant meurt de faim toutes les six secondes. Il s&#8217;agit incontestablement d&#8217;une abomination insupportable. Mais soutiendra-t-on que, de ce fait, \u00e9voquer toute autre question (car toute autre question peut effectivement \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme secondaire par rapport \u00e0 celle-ci) est indigne\u00a0?<\/p>\n<p>La r\u00e9ification dont les animaux sont aujourd&#8217;hui victimes est d&#8217;une violence sans pr\u00e9c\u00e9dent. Quelle est donc la logique &#8211; celle \u00e0 laquelle r\u00e9f\u00e8re implicitement et puissamment le billet de Guy Birenbaum insistant sur le timing d\u00e9sastreux &#8211; permettant d&#8217;affirmer que tant que perdure la douleur humaine, aucune autre pr\u00e9occupation que ce qui la concerne directement n&#8217;est acceptable\u00a0? Une double erreur sous-tend l&#8217;argumentation\u00a0: d&#8217;une part elle laisse entendre que prendre soin des uns (ou, disons, les massacrer moins violemment) impliquerait de d\u00e9laisser les autres et, d&#8217;autre part, elle suppose qu&#8217;un temps viendrait o\u00f9 cette question pourrait \u00eatre enfin abord\u00e9e, les tracas humains ayant disparu. Ces deux hypoth\u00e8ses sont inexactes. S&#8217;il fallait attendre que tous nos maux se soient \u00e9vapor\u00e9s pour se pr\u00e9occuper d&#8217;art, de sport ou de physique fondamentale, nous n&#8217;aurions jamais commenc\u00e9 et nous ne commencerions \u00e9videmment jamais\u00a0!<\/p>\n<p>Il est \u00e9tonnant que, quand bien m\u00eame le sort des animaux serait parfaitement indiff\u00e9rent \u00e0 Guy Birenbaum, celui-ci n&#8217;envisage pas que l&#8217;empathie envers les uns s&#8217;accompagne presque structurellement d&#8217;une empathie envers les autres. Naturellement quelques contre-exemples viennent \u00e0 l&#8217;esprit (non, pas Hitler qui, on le sait aujourd&#8217;hui, n&#8217;\u00e9tait tr\u00e8s probablement pas v\u00e9g\u00e9tarien) mais la question du statut animal et de la reconnaissance juridique de sa capacit\u00e9 \u00e0 souffrir &#8211; que la science a maintenant ent\u00e9rin\u00e9 sans le moindre doute &#8211; ne peut pas ne pas faire \u00e9cho \u00e0 notre indiff\u00e9rence \u00e0 d&#8217;autres souffrances humaines. Ces questions ne sont donc pas antagonistes, tout au contraire. Si le mot communaut\u00e9 a encore un sens aujourd&#8217;hui, c&#8217;est certainement celui de communaut\u00e9 des vivants.<\/p>\n<p>Si peu, quelques secondes \u00e0 la radio, entre les r\u00e9sultats du foot et la m\u00e9t\u00e9o, pour \u00e9voquer l&#8217;abyssale question du statut des animaux qui endurent certainement aujourd&#8217;hui ce qu&#8217;ils n&#8217;ont encore jamais endur\u00e9 dans l&#8217;histoire, c&#8217;est donc encore trop&#8230;<\/p>\n<p>Guy Birenbaum ne nous a rien \u00e9pargn\u00e9. Ni la moquerie envers les intellectuels (au second degr\u00e9, je suppose &#8230;), ni les clich\u00e9s les plus \u00e9cul\u00e9s sur la question animale (jusque dans le choix de la photographie et de son commentaire), ni la sempiternelle rengaine qui est plus que sugg\u00e9r\u00e9e\u00a0: les hommes souffrent, il est donc indigne, voire ind\u00e9cent, de se pr\u00e9occuper &#8211; fussent quelques instants &#8211; des b\u00eates. La plus d\u00e9risoire des pr\u00e9occupations ou informations (et le fait est que nous en sommes sur-abreuv\u00e9s\u00a0!) humaines serait donc plus digne et d\u00e9cente qu&#8217;une interrogation si br\u00e8ve soit elle sur le statut des animaux. Etonnant. M\u00eame si, ce que Guy Birenbaum ne conteste pas &#8211; car il ne le pourrait pas &#8211; les progr\u00e8s de l&#8217;\u00e9thologie comme de la biologie ont montr\u00e9 que leurs souffrances et douleurs sont, en bien des cas, parfaitement comparables aux n\u00f4tres. Et je laisse en suspend une question fondamentale\u00a0: quand bien m\u00eame elles seraient diff\u00e9rentes des n\u00f4tres, en perdaient-elles toute existence, voire toute l\u00e9gitimit\u00e9\u00a0? Jusqu&#8217;o\u00f9 pourrait-on pousser ce crit\u00e8re dangereux de la proximit\u00e9 comme dignit\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p>J&#8217;ai des r\u00e9serves, et je les ai fait conna\u00eetre autre part, sur certains des travaux philosophiques de certains des signataires de cet appel. Mais, face \u00e0 la r\u00e9action de Guy Birenbaum, force est de constater qu&#8217;elles deviennent plus que mineures. Sa r\u00e9action n&#8217;est d&#8217;ailleurs pas singuli\u00e8re puisque plusieurs grands m\u00e9dia ont aussi cru devoir transmettre l&#8217;information comme une quasi&#8230; plaisanterie.<\/p>\n<p>Le manifeste publi\u00e9 \u00e9tait, comme on pouvait s&#8217;y attendre et c&#8217;\u00e9tait sans doute n\u00e9cessaire, plus que prudent. Il ne brisait aucun tabou. Il demandait le strict minimum\u00a0: la prise en compte de l&#8217;\u00e9vidence factuelle, celle-ci, \u00e0 savoir le statut d'&#8221;\u00eatres sensibles&#8221; des animaux. Mais c&#8217;\u00e9tait encore trop pour Guy Birenbaum. Tellement trop qu&#8217;il en fut visiblement offusqu\u00e9 et entreprit de rendre publique sa col\u00e8re.<\/p>\n<p>Non, ce presque rien, cet appel qui sera sans doute oubli\u00e9 dans quelques jours, cette aspiration \u00e0 commencer \u00e0 envisager un \u00e9ventuel d\u00e9but de frein \u00e0 l&#8217;infinit\u00e9 inconditionnelle et inali\u00e9nable du droit \u00e0 affliger une souffrance illimit\u00e9e et d\u00e9r\u00e9gul\u00e9e aux animaux, je ne trouve pas, vraiment pas, que ce soit trop. Et cet engagement, soyez en certain Monsieur Birenbaum, ne m&#8217;emp\u00eachera pas, bien au contraire, de continuer \u00e0 militer pour les droits des Roms et des sans papiers, pour ne mentionner que quelques &#8220;affaires&#8221; r\u00e9centes et nationales. Pour conna\u00eetre les souffrances des b\u00eates, je n&#8217;en aime pas moins les hommes. Ce serait m\u00eame plut\u00f4t l&#8217;exact inverse. Ces combats ne sont pas orthogonaux. Ils n&#8217;ont aucune raison de l&#8217;\u00eatre, sauf \u00e0 d\u00e9cider &#8211; arbitrairement &#8211; de les rendre mutuellement exclusifs.<\/p>\n<p>Je laisse \u00e0 Kundera\u00a0le soin de conclure\u00a0: &#8220;La vraie bont\u00e9 de l&#8217;homme ne peut se manifester en toute puret\u00e9 et en toute libert\u00e9 qu&#8217;\u00e0 l&#8217;\u00e9gard de ceux qui ne repr\u00e9sentent aucune force. Le v\u00e9ritable test moral de l&#8217;humanit\u00e9 (le plus radical qui se situe \u00e0 un niveau si profond qu&#8217;il \u00e9chappe \u00e0 notre regard), ce sont ses relations avec ceux qui sont \u00e0 sa merci : les animaux. Et c&#8217;est ici que s&#8217;est produite la faillite fondamentale de l&#8217;homme, si fondamentale que toutes les autres en d\u00e9coulent &#8230;&#8221; Mais peut-\u00eatre \u00e9tait-ce d\u00e9j\u00e0 un intellectuel\u00a0d\u00e9lirant\u00a0? Un de plus et &#8230; un de trop\u00a0?<\/p>\n<p>_____________________<\/p>\n<p><i>Aur\u00e9lien Barrau est astrophysicien au CNRS, professeur \u00e0 l\u2019universit\u00e9 joseph Fourier, membre de l\u2019Institut Universitaire de France. Laur\u00e9at du prix international Bogoliubov de physique th\u00e9orique et du prix Jean Thibaud de physique des particules. Il est responsable du Master de Physique Subatomique Grenoble et membre du directoire du Centre de Physique Th\u00e9orique et du laboratoire d\u2019Excellence Enigmass. Il est membre du conseil d\u2019administration de l\u2019Institut des Humanit\u00e9 de Paris. Il a \u00e9t\u00e9 invit\u00e9 comme visiteur \u00e0 l\u2019Institut des Hautes Etudes Scientifiques et \u00e0 l\u2019Institute for Advanced Studies de Princeton. Auteur d\u2019une centaine d\u2019articles scientifiques, Il enseigne la cosmologie et la philosophie des sciences et a r\u00e9cemment publi\u00e9 un ouvrage de vulgarisation : Big Bang et au-del\u00e0, aux \u00e9ditions Dunod.<\/i><i><\/i><\/p>\n<p><a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.huffingtonpost.fr\/aurelien-barrau\/souffrance-animale_b_4169993.html?just_reloaded=1&amp;utm_hp_ref=fb&amp;src=sp&amp;comm_ref=false\" >Go to Original \u2013 huffingtonpost.fr<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a quelques jours, vingt-quatre intellectuels saisissaient l&#8217;opinion pour qu&#8217;une r\u00e9flexion collective \u00e9merge enfin sur le statut des animaux, jusqu&#8217;\u00e0 maintenant consid\u00e9r\u00e9s comme des &#8220;choses&#8221; dans le code civil fran\u00e7ais.<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[46],"tags":[],"class_list":["post-36707","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-original-languages"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/36707","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=36707"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/36707\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=36707"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=36707"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=36707"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}