{"id":36903,"date":"2013-11-25T12:00:35","date_gmt":"2013-11-25T12:00:35","guid":{"rendered":"http:\/\/www.transcend.org\/tms\/?p=36903"},"modified":"2015-05-05T22:21:09","modified_gmt":"2015-05-05T21:21:09","slug":"francais-ravages-du-narcotrafic-naufrage-de-la-guerre-aux-drogues","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/2013\/11\/francais-ravages-du-narcotrafic-naufrage-de-la-guerre-aux-drogues\/","title":{"rendered":"(Fran\u00e7ais) Ravages du narcotrafic, naufrage de la \u00ab guerre aux drogues \u00bb"},"content":{"rendered":"<p>D\u00e9cha\u00eenement de violence, corrosion des institutions, nouvelles in\u00e9galit\u00e9s &#8211; le narcotrafic s\u2019impose comme un obstacle majeur \u00e0 la d\u00e9mocratisation d\u2019un grand nombre de pays au Sud. Promu depuis quarante ans par les \u00c9tats-Unis, le mod\u00e8le de la \u00ab\u00a0guerre aux drogues\u00a0\u00bb a aliment\u00e9 le ph\u00e9nom\u00e8ne et g\u00e9n\u00e9r\u00e9 quantit\u00e9 d\u2019effets pervers. Depuis l\u2019Am\u00e9rique latine notamment, la contestation du r\u00e9gime international prohibitionniste monte en puissance.<\/p>\n<p>Avec autour de 200 millions de consommateurs et plus de 300 milliards de dollars de chiffre d\u2019affaire, le commerce des drogues illicites se porte bien. Il s\u2019agit m\u00eame d\u2019un secteur porteur\u00a0: entre 2008 et 2011 le nombre d\u2019utilisateurs de stup\u00e9fiants aurait augment\u00e9 de 18\u00a0% d\u2019apr\u00e8s le dernier rapport de l\u2019Office des Nations unies contre la drogue et le crime (Onudc, 2013), bien au-del\u00e0 du taux de croissance de la population mondiale. Comme d\u2019autres segments de l\u2019\u00e9conomie, l\u2019industrie des stup\u00e9fiants profite pleinement de l\u2019augmentation du pouvoir d\u2019achat et des changements de mod\u00e8le de consommation dans les march\u00e9s \u00e9mergents, en Asie et en Am\u00e9rique du Sud en particulier.<\/p>\n<p>L\u2019enjeu de cette livraison d\u2019Alternatives Sud est de mettre en lumi\u00e8re les effets de l\u2019\u00e9conomie des drogues &#8211; et des politiques mises en oeuvre pour la combattre &#8211; sur les soci\u00e9t\u00e9s et les \u00c9tats du Sud. Si dans les pays occidentaux les impacts des drogues &#8211; de leur utilisation et de leur commerce &#8211; sont globalement ma\u00eetris\u00e9s par les pouvoirs publics, il en va tout autrement dans les nations en d\u00e9veloppement, o\u00f9 l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 sociale et la faiblesse des institutions d\u00e9multiplie la puissance \u00e9conomique et politique des narcotrafiquants. Les contributions rassembl\u00e9es dans ce num\u00e9ro l\u2019illustrent sans d\u00e9tour\u00a0: le noeud \u00ab\u00a0narcotrafic &#8211; guerre aux drogues\u00a0\u00bb constitue un obstacle majeur \u00e0 la construction de relations sociopolitiques plus \u00e9galitaires et d\u00e9mocratiques dans un nombre consid\u00e9rable de pays du Sud.<\/p>\n<p><b>Esquisse de g\u00e9ographie du narcotrafic<\/b><\/p>\n<p>Du fait de la nature illicite des activit\u00e9s concern\u00e9es, des \u00e9volutions complexes et permanentes auxquelles elles-sont sujettes et du manque de donn\u00e9es dans un grand nombre de pays, les agences officielles cherchant \u00e0 identifier les lieux, flux, volumes et acteurs du narcotrafic proc\u00e8dent par estimations ou recoupements et pr\u00e9sentent des fourchettes larges. Cela \u00e9tant, un certain nombre de r\u00e9alit\u00e9s dominent la g\u00e9ographie mondiale des drogues et peuvent sans trop de risque \u00eatre d\u00e9gag\u00e9es.<\/p>\n<p>Pour des raisons \u00e0 la fois climatiques, historiques et politiques, la production mondiale des deux substances illicites les plus rentables &#8211; la coca\u00efne et l\u2019h\u00e9ro\u00efne &#8211; n\u2019est le fait que de quelques pays du Sud seulement. La quasi-int\u00e9gralit\u00e9 de l\u2019offre mondiale de coca\u00efne est issue de trois pays andins &#8211; le P\u00e9rou, la Colombie et la Bolivie. La production de l\u2019h\u00e9ro\u00efne est g\u00e9ographiquement plus concentr\u00e9e encore\u00a0: environ 85\u00a0% provient des cultures de pavot \u00e0 opium d\u2019Afghanistan. La Birmanie, principal pays producteur jusqu\u2019au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, et le Mexique, fournissent le gros du volume restant.<\/p>\n<p>A l\u2019instar de bien des produits tropicaux, les principaux march\u00e9s de ces deux drogues sont situ\u00e9s au Nord. Principaux march\u00e9s en volume\u00a0: 65\u00a0% de la coca\u00efne environ et plus de la moiti\u00e9 de l\u2019h\u00e9ro\u00efne y seraient consomm\u00e9s.\u00a0[<a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.cetri.be\/spip.php?article3156&amp;lang=fr#nb1\" title=\"En incluant la Russie, premier pays consommateur d\u2019h\u00e9ro\u00efne. Quant \u00e0 l\u2019opium\u00a0(...)\" >1<\/a>] Mais aussi et surtout principaux march\u00e9s en valeur &#8211; le gramme de poudre est beaucoup plus cher dans les rues des villes occidentales que dans les m\u00e9tropoles du Sud. La demande du premier monde repr\u00e9senterait donc 80% des profits li\u00e9s \u00e0 la coca\u00efne et pr\u00e8s de 70% de ceux de l\u2019h\u00e9ro\u00efne (Onudc, 2010). Effet de la mondialisation, ce tableau est cependant en train de s\u2019infl\u00e9chir, du fait d\u2019un tassement de la consommation globale de ces deux drogues aux \u00c9tats-Unis et en Europe et de la croissance concomitante de la demande dans les pays \u00e9mergents, notamment en Am\u00e9rique du Sud (le Br\u00e9sil serait devenu le deuxi\u00e8me plus gros consommateur de coca\u00efne derri\u00e8re les \u00c9tats-Unis), en Chine et en Asie du Sud-Est. La hausse est \u00e9galement forte en Afrique, o\u00f9 le nombre de consommateurs de coca\u00efne serait pass\u00e9 d\u2019un million environ \u00e0 plus de deux millions entre 2004-2005 et 2011 (Onudc, 2013).<\/p>\n<p>\u00c1 l\u2019oppos\u00e9 de cette configuration, la g\u00e9ographie du cannabis est on ne peut plus d\u00e9centralis\u00e9e\u00a0: on en consomme et on en produit dans toutes les r\u00e9gions du monde (avec une explosion des cultures <i>indoors<\/i>\u00a0en Europe et aux \u00c9tats-Unis). La pr\u00e9dominance de ces\u00a0circuits courts n\u2019emp\u00eache pas l\u2019existence d\u2019un trafic international, dont les principaux flux vont du Maroc et de l\u2019Afghanistan vers l\u2019Europe, et du Mexique vers les \u00c9tats-Unis. Du fait qu\u2019elles ne n\u00e9cessitent pas de cultures v\u00e9g\u00e9tales, l\u2019offre et la demande des drogues de synth\u00e8se (amph\u00e9tamines, m\u00e9thamph\u00e9tamines, ecstasy, etc.) sont elles aussi plus rapproch\u00e9es g\u00e9ographiquement, avec cependant l\u2019existence de commerces intra-r\u00e9gionaux notables en Europe, en Asie de l\u2019Est (et Oc\u00e9anie) et en Am\u00e9rique du Nord (du Mexique vers les \u00c9tats-Unis).<\/p>\n<p>Les activit\u00e9s du narcotrafic ne se limitent bien entendu pas aux <i>pays sources<\/i>, abritant les cultures et laboratoires qui alimentent le march\u00e9 mondial, mais affectent \u00e9galement les <i>pays de transit<\/i>, plac\u00e9s sur les voies reliant les sites de production aux march\u00e9s les plus lucratifs. \u00c1 la rigueur, du fait des changements de tactiques incessants des trafiquants et de la d\u00e9multiplication des itin\u00e9raires indirects via les territoires moins contr\u00f4l\u00e9s, aucune nation n\u2019est \u00e9pargn\u00e9e. Certaines d\u2019entre elles sont n\u00e9anmoins plus concern\u00e9es en ce qu\u2019elles sont plac\u00e9es sur les \u00ab\u00a0routes\u00a0\u00bb principales du trafic. Le Mexique et les pays d\u2019Am\u00e9rique centrale en particulier ont le malheur de servir de voie d\u2019acheminement principale de la coca\u00efne sud-am\u00e9ricaine vers les \u00c9tats-Unis. Le Venezuela, mais aussi le Br\u00e9sil (dont la fronti\u00e8re amazonienne avec les trois pays producteurs fait plus de 7 000 km) servent quant \u00e0 eux de t\u00eate de pont pour l\u2019envoi (par avion ou bateau) de la production andine vers l\u2019Europe, dont une portion notable transite depuis une dizaine d\u2019ann\u00e9es par les pays d\u2019Afrique de l\u2019Ouest.<\/p>\n<p>L\u2019h\u00e9ro\u00efne afghane est export\u00e9e suivant trois grandes routes. La \u00ab\u00a0route des Balkans\u00a0\u00bb, qui relie l\u2019Europe via l\u2019Iran et la Turquie et dans une moindre mesure le Caucase. La \u00ab\u00a0route du Nord\u00a0\u00bb, qui m\u00e8ne \u00e0 la Russie via les r\u00e9publiques d\u2019Asie centrale. La \u00ab\u00a0route du Sud\u00a0\u00bb qui passe par le Pakistan pour ensuite se fractionner en un vaste r\u00e9seau d\u2019itin\u00e9raires reliant l\u2019Asie du Sud-Est, l\u2019Afrique et l\u2019Europe, notamment via les pays du Golfe. L\u2019h\u00e9ro\u00efne birmane alimente le march\u00e9 chinois ainsi que les pays du Sud-Est asiatique, qui servent par ailleurs de transit vers le juteux march\u00e9 australien. Quant au march\u00e9 \u00e9tats-unien, il est quasi int\u00e9gralement satisfait par l\u2019h\u00e9ro\u00efne mexicaine.<\/p>\n<p><b>Escalade des profits, asym\u00e9trie des b\u00e9n\u00e9fices<\/b><\/p>\n<p>La dimension principale de l\u2019\u00e9conomie internationale des drogues r\u00e9side dans la valeur ajout\u00e9e disproportionn\u00e9e aux \u00e9tapes du transport et de la commercialisation du produit. Les marges sont \u00e9normes lors du franchissement d\u2019obstacles physiques et douaniers &#8211; le prix du gramme de coca\u00efne triple du fait du \u00ab\u00a0simple\u00a0\u00bb franchissement du mur s\u00e9parant le Mexique des \u00c9tats-Unis &#8211; et lors du fractionnement en petites doses sur les march\u00e9s de consommation (Labrousse, 2011). Une r\u00e9partition du profit extr\u00eamement in\u00e9gale entre les diff\u00e9rents intervenants de la cha\u00eene en r\u00e9sulte.<\/p>\n<p>L\u2019exemple de la fili\u00e8re de la coca\u00efne vers les \u00c9tats-Unis est \u00e9loquent\u00a0(Onudc, 2010)\u00a0:<br \/>\nen 2008, les dizaines de milliers de cultivateurs de coca alimentant le march\u00e9 \u00e9tats-unien ont gagn\u00e9 environ 500 millions de dollars, soit 1,5\u00a0% seulement du profit global li\u00e9 \u00e0 ce trafic\u00a0;<br \/>\nles trafiquants dans les pays andins qui ont collect\u00e9 la mati\u00e8re premi\u00e8re, l\u2019ont transform\u00e9e dans leurs laboratoires et ont vendu la coca\u00efne \u00e0 des r\u00e9seaux internationaux ont touch\u00e9 environ 400 millions de dollars, soit 1% du profit\u00a0;<br \/>\nles r\u00e9seaux colombiens et mexicains qui ont organis\u00e9 son transport jusqu\u2019aux grossistes \u00e9tats-uniens ont d\u00e9gag\u00e9 4,6 milliards de dollars de b\u00e9n\u00e9fice, soit 13\u00a0% du profit\u00a0;<br \/>\nces grossistes ont \u00e0 leur tour empoch\u00e9 environ 5,3 milliards de dollars, soit 15\u00a0% du profit\u00a0;<br \/>\nenfin les organisations et individus ayant orchestr\u00e9 et r\u00e9alis\u00e9 la distribution de la coca\u00efne dans les rues \u00e9tats-uniennes ont accumul\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 vingt-quatre milliards de dollars, soit 70\u00a0% du profit global.<\/p>\n<p>La m\u00eame asym\u00e9trie se v\u00e9rifie s\u2019agissant de l\u2019h\u00e9ro\u00efne afghane (Onudc, 2010). La vente \u00ab\u00a0\u00e0 la ferme\u00a0\u00bb de l\u2019opium a rapport\u00e9 400 millions de dollars aux cultivateurs de pavot en 2009, soit 0,6% seulement du revenu de la fili\u00e8re. Si l\u2019on inclut les profits d\u00e9rivant de la transformation et du trafic vers la fronti\u00e8re, l\u2019\u00e9conomie afghane de l\u2019opium a g\u00e9n\u00e9r\u00e9 2,4 milliards de dollars, soit 3,5% seulement des profits totaux de l\u2019industrie des opiac\u00e9s (h\u00e9ro\u00efne, opium et morphine) en 2009.<\/p>\n<p>Une \u00e9conomie politique plus compl\u00e8te des fili\u00e8res doit \u00e9galement prendre en compte les acteurs captant indirectement une partie consid\u00e9rable des profits du secteur\u00a0: forces de s\u00e9curit\u00e9 et personnel politique arros\u00e9s par les narcotrafiquants, groupes rebelles en tout genre pr\u00e9levant l\u2019imp\u00f4t \u00ab\u00a0r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb, mais \u00e9galement soci\u00e9t\u00e9s de comptabilit\u00e9 et autres conseillers financiers facilitant le recyclage des profits et enfin secteurs \u00e9conomiques formels profitant de cet afflux d\u2019argent en qu\u00eate de respectabilit\u00e9 (immobilier, tourisme, soci\u00e9t\u00e9s financi\u00e8res des paradis fiscaux) et des d\u00e9penses somptuaires des barons de la drogue (industrie du luxe). D\u2019apr\u00e8s la litt\u00e9rature sur le blanchiment, les deux tiers environ des profits du narcotrafic seraient l\u2019objet d\u2019op\u00e9rations de lavage, soit autour de 220 milliards de dollars par an (Onudc, 2011).<\/p>\n<p><b>Co\u00fbts sociaux et politiques du narcotrafic au Sud<\/b><\/p>\n<p><b>D\u00e9pendances, in\u00e9galit\u00e9s et droit du plus fort<\/b><\/p>\n<p>C\u2019est un fait, l\u2019industrie de la drogue constitue une alternative \u00e9conomique &#8211; de survie ou d\u2019ascension sociale &#8211; pour des millions d\u2019habitants des campagnes et des p\u00e9riph\u00e9ries impliqu\u00e9s dans les cultures illicites (paysans andins, afghans, marocains, etc.) ou le transport du produit fini (les \u00ab\u00a0mules\u00a0\u00bb). Au Mexique seulement, 468 000 personnes environ auraient tir\u00e9 leurs revenus du secteur en 2008, faisant du narcotrafic le cinqui\u00e8me plus gros employeur du pays (Rios, 2008). Et plus d\u2019un million d\u2019individus seraient impliqu\u00e9s dans le transport d\u2019h\u00e9ro\u00efne \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale (Onudc, 2010). Ces b\u00e9n\u00e9fices \u00e9conomiques de court terme pour une partie des plus pauvres ne compensent cependant pas les effets soci\u00e9taux massivement d\u00e9structurants du narcotrafic.<\/p>\n<p>\u00c1 l\u2019\u00e9chelle de la paysannerie tout d\u2019abord, comme le d\u00e9crivait Olivier Dab\u00e8ne \u00e0 propos des pays andins, \u00ab\u00a0<i>\u00a0l\u2019int\u00e9r\u00eat des paysans pour la culture du coca\u00efer a entra\u00een\u00e9 un relatif abandon des cultures vivri\u00e8res comme le ma\u00efs, le riz ou la pomme de terre, et donc une hausse de leurs prix. Certains groupes ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9plac\u00e9s dans des zones amazoniennes totalement isol\u00e9es, afin d\u2019\u00e9chapper aux contr\u00f4les. Mais lorsque les prix chutent, ces populations sont laiss\u00e9es \u00e0 l\u2019abandon, sans moyen de subsistance. (&#8230;) tandis que leur environnement subit des dommages irr\u00e9versibles, en raison de l\u2019utilisation intensive de produits chimiques et de la d\u00e9forestation<\/i>\u00a0\u00bb (Dab\u00e8ne, 1996). Perte d\u2019auto-suffisance alimentaire locale donc, mais aussi suj\u00e9tion de territoires entiers \u00e0 des r\u00e9seaux criminels dont on attend le rachat des r\u00e9coltes et des services de protection\u2026 ou dont on craint les repr\u00e9sailles en cas de vell\u00e9it\u00e9 d\u2019\u00e9mancipation.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne de d\u00e9tournement de la main d\u2019oeuvre des activit\u00e9s traditionnelles ne se limite pas \u00e0 l\u2019agriculture &#8211; les revenus disproportionn\u00e9s que procure la participation au trafic, m\u00eame \u00e0 ses plus bas \u00e9chelons, par rapport aux autres types d\u2019emploi, plongent des populations enti\u00e8res dans une situation de \u00ab\u00a0d\u00e9pendance \u00e9conomique\u00a0\u00bb au narcotrafic difficilement r\u00e9versible. Ce lecteur d\u2019un journal r\u00e9gional mexicain ne dit pas autre chose\u00a0: \u00ab\u00a0<i>Sinaloa est et a toujours \u00e9t\u00e9 un \u00c9tat o\u00f9 l\u2019argent vient du trafic de drogues. D\u2019o\u00f9 pourrait-il bien venir d\u2019autre\u00a0? Les industries agricoles et de la p\u00eache sont ferm\u00e9es. On ne peut m\u00eame plus tirer d\u2019argent de l\u2019industrie mini\u00e8re car les gens ne veulent plus y travailler. Les trafiquants de drogues paient les mineurs dix fois plus, juste pour surveiller la drogue. Qu\u2019allons nous faire s\u2019il n\u2019y a pas d\u2019autre endroit o\u00f9 obtenir de l\u2019argent\u00a0?\u00a0<\/i>\u00a0\u00bb.\u00a0[<a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.cetri.be\/spip.php?article3156&amp;lang=fr#nb2\" title=\"Cit\u00e9 dans Rios (2008).\" >2<\/a>]<\/p>\n<p>Du fait de la forte asym\u00e9trie dans la r\u00e9partition des profits, le narcotrafic est par ailleurs facteur de renforcement ou de cr\u00e9ation de nouvelles in\u00e9galit\u00e9s. \u00ab\u00a0<i>En provoquant des changements rapides de train de vie, en produisant de nouveaux statuts, (la drogue) perturbe les rapports sociaux et \u00e9conomiques et remet en cause le syst\u00e8me productif, politique et culturel du pays<\/i>\u00a0\u00bb expliquent Miguel de Barros, Patr\u00edcia Godinho Gomes et Domingo Correia dans leur article sur la Guin\u00e9e-Bissau, o\u00f9 la pr\u00e9sence de la drogue est pourtant \u00ab\u00a0<i>relativement faible<\/i>\u00a0\u00bb. Quand bien m\u00eame certains parrains s\u2019emploient \u00e0 soigner leur image de \u00ab\u00a0bienfaiteurs des pauvres\u00a0\u00bb en redistribuant une petite partie de leurs b\u00e9n\u00e9fices sous la forme de cadeaux divers, une partie autrement cons\u00e9quente de leurs gains sont g\u00e9n\u00e9ralement r\u00e9investis dans la terre, l\u2019immobilier ou des activit\u00e9s de la r\u00e9gion, constituant des mini-empires \u00e9conomiques peu compatibles avec un d\u00e9veloppement local d\u00e9mocratique.<\/p>\n<p>La cons\u00e9quence la plus spectaculaire du narcotrafic r\u00e9side \u00e9videmment dans le climat de violence qu\u2019il installe dans certaines r\u00e9gions de production ou de transit. Les guerres entre cartels pour la domination des villes fronti\u00e8res avec les \u00c9tats-Unis et la \u00ab\u00a0guerre aux drogues\u00a0\u00bb men\u00e9e par les militaires ont fait 55 000 morts entre 2006 et 2011 au Mexique, soit le conflit le plus meurtrier de la plan\u00e8te sur cette p\u00e9riode. Moins m\u00e9diatis\u00e9, le taux d\u2019homicides serait plus \u00e9lev\u00e9 encore dans les petits pays d\u2019Am\u00e9rique centrale travers\u00e9s en amont par la m\u00eame coca\u00efne. Comme l\u2019indique cependant Luis Astorga dans sa contribution sur le Mexique, les niveaux de violence sont moins tributaires des quantit\u00e9s de drogues en jeu que de la configuration du champ criminel et de la capacit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat \u00e0 r\u00e9guler la comp\u00e9tition entre gangs.<\/p>\n<p>Dans les p\u00e9riph\u00e9ries des villes comme dans les zones rurales les plus isol\u00e9es, le monopole de la violence que d\u00e9tiennent les gangs li\u00e9s au narcotrafic sur la vie de territoires entiers a g\u00e9n\u00e9r\u00e9 un archipel de zones de non-droit, ou plut\u00f4t de zones o\u00f9 les codes des gangs et l\u2019all\u00e9geance au plus fort ont remplac\u00e9 le droit formel. \u00ab\u00a0<i>L\u00e0 se configurent de nouvelles strates, des codes o\u00f9 se m\u00ealent les principes lib\u00e9raux du march\u00e9 et les r\u00e8gles qui organisent et prot\u00e8gent les activit\u00e9s ill\u00e9gales, comme cela se passe dans les structures organis\u00e9es du &#8220;Primeiro Comando da Capital&#8221; et du &#8220;Comando Vermelho&#8221; de Rio de Janeiro, ou dans les<\/i> \u00ab\u00a0bacrim\u00a0\u00bb <i>(bandes criminelles \u00e9mergentes), comme on les appelle en Colombie, telles que le &#8220;Bureau Envigado&#8221;, &#8220;Les Urabe\u00f1os&#8221;, &#8220;Los Rastrojos&#8221; dans les quartiers de Medell\u00edn<\/i>\u00a0\u00bb rel\u00e8ve Ricardo Sober\u00f3n Garrido dans sa r\u00e9flexion sur les paradoxes du narcotrafic en Am\u00e9rique latine. On y constate la diffusion d\u2019une culture de l\u2019enrichissement personnel rapide par la violence criminelle qui fonctionne comme mod\u00e8le de r\u00e9ussite sociale cr\u00e9dible, bien que hautement risqu\u00e9, pour des millions de jeunes sans perspective autre d\u2019ascension sociale.<\/p>\n<p>Enfin le d\u00e9veloppement du narcotrafic dans une r\u00e9gion donn\u00e9e va g\u00e9n\u00e9ralement de pair avec un acc\u00e8s plus ais\u00e9 aux drogues et une hausse de la consommation locale. Le ph\u00e9nom\u00e8ne se v\u00e9rifie derni\u00e8rement en Afrique et dans les r\u00e9publiques d\u2019Asie centrale, deux r\u00e9gions o\u00f9 les quantit\u00e9s en transit vers les gros march\u00e9s ont singuli\u00e8rement augment\u00e9. Les d\u00e9fis que cette hausse des niveaux de d\u00e9pendance implique en mati\u00e8re de sant\u00e9 comme de s\u00e9curit\u00e9 publiques sont consid\u00e9rables. Or comme le rel\u00e8vent Kwesi Aning et John Pokoo dans leur article sur l\u2019Afrique de l\u2019Ouest, \u00ab\u00a0<i>\u00a0les centres de soins de sant\u00e9 dans la r\u00e9gion sont en sous-nombre et sous \u00e9quip\u00e9s, qui plus est les \u00e9quipes m\u00e9dicales ne sont pas form\u00e9es \u00e0 la prise en charge des cons\u00e9quences de la d\u00e9pendance \u00e0 la drogue\u00a0<\/i>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><b>Corrosion des institutions, criminalisation du politique, conflits<\/b><\/p>\n<p>Si la banalisation de la violence criminelle sous l\u2019effet du narcotrafic est propre au continent latino-am\u00e9ricain, aucun territoire de culture ou de transit des stup\u00e9fiants n\u2019\u00e9chappe \u00e0 l\u2019action d\u00e9l\u00e9t\u00e8re du trafic sur les institutions. Celle-ci d\u00e9coule \u00ab\u00a0logiquement\u00a0\u00bb de la puissance financi\u00e8re des mafias vis-\u00e0-vis des repr\u00e9sentants de l\u2019\u00c9tat dans les r\u00e9gions concern\u00e9es. D\u2019autant que, pour les sites de production comme pour les \u00ab\u00a0routes\u00a0\u00bb de la drogue, les pr\u00e9f\u00e9rences des trafiquants vont aux r\u00e9gions isol\u00e9es, n\u00e9glig\u00e9es par les pouvoirs centraux, o\u00f9 les autorit\u00e9s locales comme les agents des \u00e9chelons inf\u00e9rieurs de la police ou de la douane sont mal pay\u00e9s et donc sensibles aux arguments \u00ab\u00a0sonnants et tr\u00e9buchants\u00a0\u00bb des criminels. Il n\u2019est qu\u2019\u00e0 imaginer la rencontre entre un garde-fronti\u00e8re guin\u00e9en ou malien dont le salaire, quand il est vers\u00e9, d\u00e9passe \u00e0 peine 50 euros et un \u00ab\u00a0narco\u00a0\u00bb colombien brassant des millions de dollars.<\/p>\n<p>Mais l\u2019influence corruptrice des trafiquants va le plus souvent bien au-del\u00e0 des agents locaux pour toucher les niveaux sup\u00e9rieurs de la justice, de la police, de l\u2019arm\u00e9e, de la classe politique, des services secrets. L\u2019enjeu\u00a0: obtenir par l\u2019achat des autorit\u00e9s des conditions optimales pour le d\u00e9veloppement discret de leurs activit\u00e9s criminelles. Achat agr\u00e9ment\u00e9 d\u2019intimidation lorsque l\u2019autorit\u00e9 en question refuse de marchander sa probit\u00e9. Mais les agents de l\u2019\u00c9tat ne sont que rarement objets passifs de corruption. Dans bien des cas ce ne sont pas les trafiquants qui les approchent, mais eux-m\u00eames qui traquent les contrebandiers afin de monnayer leur lib\u00e9ration. Aux Philippines notamment, Nex Benson nous apprend que le ran\u00e7onnement des trafiquants, grands ou petits, est un v\u00e9ritable fl\u00e9au au sein de la police anti-drogues.<\/p>\n<p>Dans plusieurs pays, des responsables publics de haut rang vont jusqu\u2019\u00e0 devenir collaborateurs actifs des trafiquants, voire organisateurs directs de trafics. Ph\u00e9nom\u00e8ne de \u00ab\u00a0criminalisation du politique\u00a0\u00bb donc, mais aussi parfois de \u00ab\u00a0politisation de la criminalit\u00e9\u00a0\u00bb, lorsque des barons de la drogue rentrent en politique afin d\u2019influer le cours des d\u00e9cisions dans le sens de leurs affaires. Principales incarnations des narco-\u00c9tats dans les ann\u00e9es 1990, la Birmanie &#8211; longtemps consid\u00e9r\u00e9e \u00ab\u00a0\u00c9tat trafiquant type\u00a0\u00bb (Labrousse, 1993)\u00a0-, la Colombie, le P\u00e9rou, la Bolivie, la Turquie ou le Nigeria se sont vues d\u00e9class\u00e9s par l\u2019Afghanistan, la Guin\u00e9e Bissau, le Mexique ou le Tadjikistan comme \u00c9tats les plus r\u00e9guli\u00e8rement associ\u00e9s au concept\u00a0[<a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.cetri.be\/spip.php?article3156&amp;lang=fr#nb3\" title=\"Un concept dont le contenu comme l\u2019application, il faut le souligner, sont\u00a0(...)\" >3<\/a>]. Plus g\u00e9n\u00e9ralement, si le poids politique du narcotrafic a baiss\u00e9 dans les pays andins, il aurait augment\u00e9 en Am\u00e9rique centrale et au Mexique, dans les r\u00e9publiques d\u2019Asie centrale, mais aussi en Afrique de l\u2019Ouest.<\/p>\n<p>Relevons enfin que les activit\u00e9s du narcotrafic contribuent au financement de dizaines de conflits politiques, religieux ou identitaires qui constituent autant de sources de d\u00e9stabilisation politique et de crispations autoritaires. La r\u00e9cente prise du Nord-Mali par des groupes arm\u00e9s islamistes dont une partie des ressources provenait du ran\u00e7onnement du trafic transsah\u00e9lien de la coca\u00efne en constitue la derni\u00e8re illustration. Les interactions entre drogues et conflits peuvent prendre des formes vari\u00e9es (Labrousse, 2011). Il existe parfois une proximit\u00e9 politique ou ethnique entre les producteurs de cultures illicites de r\u00e9gions marginalis\u00e9es et les gu\u00e9rillas pr\u00e9tendant d\u00e9fendre leurs droits &#8211; cas des FARC \u00ab\u00a0r\u00e9volutionnaires\u00a0\u00bb dans les r\u00e9gions pauvres de Colombie ou des talibans dans les provinces \u00e0 majorit\u00e9 pachtoune d\u2019Afghanistan.<\/p>\n<p>Les organisations rebelles peuvent \u00e9galement tirer profit de la commercialisation des drogues, en taxant les trafiquants ou en assurant elles-m\u00eames le r\u00f4le d\u2019interm\u00e9diaires &#8211; cas des Tigres tamouls du Sri Lanka. Enfin certaines d\u2019entre elles finissent par s\u2019impliquer dans les \u00e9tapes les plus rentables de la transformation et de la distribution sur les march\u00e9s de consommation &#8211; cas du Parti des travailleurs du Kurdistan. Alain Labrousse rel\u00e8ve aussi qu\u2019au cours du conflit la drogue peut devenir un enjeu relatif, voire une fin en soi, les organisations politiques d\u00e9g\u00e9n\u00e9rant en organisations purement criminelles. Ce processus de criminalisation concerne d\u2019ailleurs tout autant les forces contre-insurrectionnelles charg\u00e9es de mater les rebelles.<\/p>\n<p><b>Lib\u00e9ralisation \u00e9conomique et expansion du narcotrafic <\/b><\/p>\n<p>Si les responsabilit\u00e9s des \u00e9lites du Sud ne peuvent \u00eatre \u00e9lud\u00e9es, l\u2019ampleur et les formes emprunt\u00e9es par l\u2019\u00e9conomie du narcotrafic ces trente derni\u00e8res ann\u00e9es sont davantage le r\u00e9sultat d\u2019un certain nombre de biais et d\u2019asym\u00e9tries de la gouvernance internationale. Sur le plan de la gestion de la mondialisation tout d\u2019abord. Les politiques de lib\u00e9ralisation des \u00e9conomies et des march\u00e9s financiers promues depuis les grandes agences internationales ont indiscutablement contribu\u00e9 au renforcement du narcotrafic.<\/p>\n<p>La baisse des tarifs douaniers et autres barri\u00e8res aux \u00e9changes a radicalement augment\u00e9 les flux de marchandises et de capitaux, ainsi que le caract\u00e8re transnational des fili\u00e8res de production, notamment dans le secteur agroalimentaire. \u00ab\u00a0<i>Bien souvent les r\u00e9seaux de trafiquants ont profit\u00e9 des instruments et des m\u00e9canismes qui lib\u00e9ralisent le commerce de biens et services pour transporter la drogue et d\u2019autres produits illicites\u00a0<\/i>\u00a0\u00bb indique Ricardo Sober\u00f3n Garrido. Dans la pratique, la priorit\u00e9 \u00e0 l\u2019augmentation et \u00e0 la fluidit\u00e9 des \u00e9changes qui commande le commerce international rend le contr\u00f4le syst\u00e9matique des containers virtuellement impossible.<\/p>\n<p>Les politiques d\u2019ajustement structurel pr\u00e9conis\u00e9es par la Banque mondiale, le FMI et le GATT\/OMC aux pays latino-am\u00e9ricains, africains et asiatique au cours des ann\u00e9es 1980-1990 &#8211; ouverture aux importations de biens agricoles et d\u00e9mant\u00e8lement des politiques de soutien \u00e0 la petite agriculture &#8211; ont objectivement renforc\u00e9 l\u2019attrait \u00e9conomique des cultures de pavot, de coca et de cannabis pour les paysans pauvres. Les autorit\u00e9s elles-m\u00eames ont parfois ferm\u00e9 les yeux sur des cultures illicites qui permettaient d\u2019amortir les co\u00fbts sociaux de l\u2019ajustement et d\u2019accumuler des devises \u00e9trang\u00e8res prot\u00e9geant le pays d\u2019une \u00e9ventuelle crise de la dette (Dab\u00e8ne, 1996).<\/p>\n<p>Combin\u00e9es aux effets de la crise \u00e9conomique et de la baisse des recettes d\u2019exportation, ces m\u00eames mesures d\u2019ajustement ont men\u00e9 \u00e0 un resserrement brutal des moyens des \u00c9tats. Les plus affaiblis, en Afrique notamment, ont d\u2019une part r\u00e9duit leur contr\u00f4le sur des pans entiers de leur territoire &#8211; y favorisant la prolif\u00e9ration d\u2019activit\u00e9s criminelles\u00a0-, d\u2019autre part pouss\u00e9 une partie de l\u2019\u00e9lite politique et militaire \u00e0 se reconvertir dans des activit\u00e9s illicites pour se maintenir au pouvoir, signant le passage de l\u2019\u00c9tat \u00ab\u00a0kleptocrate\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00ab\u00a0malfaiteur\u00a0\u00bb (Bayart, Ellis et Hibou, 1997). Les nouveaux narco-\u00c9tats sont avant tout des \u00c9tats faillis.<\/p>\n<p>Les politiques de d\u00e9r\u00e9gulation de la sph\u00e8re financi\u00e8re depuis les ann\u00e9es 1980 ont quant \u00e0 elles hautement facilit\u00e9 les op\u00e9rations de blanchiment de l\u2019argent sale. \u00ab\u00a0<i>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne est venu renforcer la puissance des organisations criminelles transnationales les plus li\u00e9es au commerce de la drogue\u00a0<\/i>\u00a0\u00bb (Lalam, 2011). Malgr\u00e9 quelques avanc\u00e9es sur le secret bancaire suite au 11 septembre 2001 et \u00e0 la crise financi\u00e8re de 2008, les pays riches ont les plus grandes difficult\u00e9s \u00e0 mettre de l\u2019ordre dans l\u2019entrelacs de places off-shore et autres paradis fiscaux servant de zone d\u2019intersection entre les flux financiers licites et illicites.<\/p>\n<p><b>Le r\u00e9gime international de contr\u00f4le des drogues<\/b><\/p>\n<p>Le principal carburant du ph\u00e9nom\u00e8ne du narcotrafic r\u00e9side cependant dans l\u2019orientation adopt\u00e9e depuis un si\u00e8cle par la communaut\u00e9 internationale pour&#8230; r\u00e9duire la consommation de drogues, \u00e0 savoir la mise en place et le renforcement d\u2019un r\u00e9gime international de contr\u00f4le des drogues ax\u00e9 sur la prohibition. Ce r\u00e9gime est aujourd\u2019hui l\u2019objet de vives critiques, du fait de son inefficacit\u00e9 et de ses effets pervers, mais \u00e9galement de son caract\u00e8re asym\u00e9trique et de ses contradictions, reflets d\u2019in\u00e9galit\u00e9s politiques historiques au sein de l\u2019ordre international.<\/p>\n<p><b>De La Haie \u00e0 l\u2019Initiative de M\u00e9rida\u00a0: un r\u00e9gime d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9<\/b><\/p>\n<p>Le projet d\u2019un syst\u00e8me international de contr\u00f4le des drogues na\u00eet en 1912 lors de la Convention internationale de l\u2019opium de La Haie, \u00e0 laquelle seules une douzaine de nations participent. Visant \u00e0 \u00e9viter toute production et distribution d\u2019opium en dehors d\u2019un cadre scientifique et m\u00e9dical strictement contr\u00f4l\u00e9, la rencontre est, d\u00e9j\u00e0, le r\u00e9sultat de l\u2019activisme des \u00c9tats-Unis, qui viennent de prendre les Philippines aux Espagnols et constatent avec effroi le degr\u00e9 d\u2019intoxication de la population des \u00eeles, et plus largement de cette partie de l\u2019Asie, suite au \u00ab\u00a0libre\u00a0\u00bb commerce impos\u00e9 par les europ\u00e9ens depuis les guerres de l\u2019opium du 19\u00e8me si\u00e8cle. La restriction de l\u2019opium est \u00e0 la fois un devoir moral et une mani\u00e8re d\u2019affaiblir commercialement les puissances coloniales, tout en am\u00e9liorant la relation entre les \u00c9tats-Unis et la Chine, principale victime du commerce de l\u2019opium (Sinha, 2001).<\/p>\n<p>D\u00e8s sa naissance donc, la diplomatie des drogues est anim\u00e9e par un mixte \u00e9tonnant de motivations morales, \u00e9conomiques et g\u00e9opolitiques. Les trait\u00e9s internationaux adopt\u00e9s par la suite dans le cadre de la Soci\u00e9t\u00e9 des nations, puis des Nations unies, en porteront tous la marque, notamment les trois principaux textes qui constituent l\u2019armature juridique du r\u00e9gime de contr\u00f4le actuel\u00a0: la Convention unique sur les stup\u00e9fiants (1961), qui ramasse les trait\u00e9s ant\u00e9rieurs en un seul texte et porte essentiellement sur l\u2019opium, l\u2019h\u00e9ro\u00efne, la coca\u00efne\u00a0et le cannabis\u00a0; la Convention sur les substances psychotropes (1971), suite au d\u00e9collage de la consommation de LSD et autres substances de synth\u00e8se en Occident\u00a0; et enfin la Convention contre le trafic illicite de stup\u00e9fiant (1987), qui vise \u00e0 harmoniser les l\u00e9gislations nationales dans un sens nettement r\u00e9pressif.<\/p>\n<p>Outre son orientation prohibitionniste et r\u00e9pressive, au d\u00e9triment des consid\u00e9rations de sant\u00e9 publique et de droits humains, le r\u00e9gime de contr\u00f4le international consacr\u00e9 par ces textes conna\u00eet deux d\u00e9s\u00e9quilibres, particuli\u00e8rement pr\u00e9judiciables pour les anciennes colonies. Tout d\u2019abord l\u2019id\u00e9e d\u2019un contr\u00f4le souple sur les substances d\u2019origine v\u00e9g\u00e9tale, d\u00e9fendue par les \u00c9tats du Sud dont de larges pans de la population consommaient de mani\u00e8re traditionnelle les mati\u00e8res incrimin\u00e9es ou vivaient de leur production, a \u00e9t\u00e9 \u00e9cart\u00e9e. A l\u2019inverse, les besoins des industries pharmaceutiques occidentales ont \u00e9t\u00e9 globalement \u00e9pargn\u00e9s &#8211; ceux-ci relevant des domaines \u00ab\u00a0m\u00e9dical\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0scientifique\u00a0\u00bb\u00a0-, notamment au sein de la Convention de 1971 sur les produits de synth\u00e8se.<\/p>\n<p>Par ailleurs, comme le signale Jai Sinha, en \u00e9tant centr\u00e9e sur l\u2019offre de stup\u00e9fiants (la production et le trafic), elle d\u00e9place \u00ab\u00a0<i>le fardeau et les co\u00fbts du contr\u00f4le des stup\u00e9fiants principalement vers les pays en voie de d\u00e9veloppement asiatiques et latino-am\u00e9ricains, qui n\u2019avaient ni la disposition culturelle, ni les ressources requises pour proc\u00e9der \u00e0 une telle ing\u00e9rence &#8211; ni la puissance \u00e9conomique ou militaire qui leur aurait permis de refuser ce qu\u2019on leur imposait\u00a0<\/i>\u00a0\u00bb (2001). Des pouvoirs \u00e9tendus furent par ailleurs accord\u00e9s \u00e0 l\u2019Organe internationale de contr\u00f4le des stup\u00e9fiants (OICS), organisme onusien sous influence \u00e9tats-unienne charg\u00e9 de v\u00e9rifier le respect des trois conventions. Dans la pratique, l\u2019appareil de contr\u00f4le s\u2019appliquera essentiellement dans un sens Nord-Sud, les pays occidentaux &#8211; \u00c9tats-Unis en t\u00eate\u00a0-, s\u2019appuyant sur la qualit\u00e9 juridiquement contraignante des conventions pour r\u00e9clamer le durcissement des politiques anti-drogues dans le reste du monde.<\/p>\n<p>L\u2019ing\u00e9rence au nom de \u00ab\u00a0la lutte contre les drogues\u00a0\u00bb franchit plusieurs paliers lorsque les \u00c9tats-Unis d\u00e9cid\u00e8rent de porter au coeur de l\u2019Am\u00e9rique latine la \u00ab\u00a0guerre aux drogues\u00a0\u00bb proclam\u00e9e en 1971 par le pr\u00e9sident Nixon. Des op\u00e9rations en terrain bolivien et p\u00e9ruvien de la Drug Enforcement Administration (DEA) dans les ann\u00e9es 1980 \u00e0 l\u2019\u00e9norme programme d\u2019assistance militaire \u00e0 la Colombie dans le cadre du \u00ab\u00a0Plan Colombie\u00a0\u00bb au tournant du mill\u00e9naire, l\u2019implication \u00e9tats-unienne prit des formes de plus en plus massives et diversifi\u00e9es dans les campagnes nationales de d\u00e9mant\u00e8lement des trafics.\u00a0[<a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.cetri.be\/spip.php?article3156&amp;lang=fr#nb4\" title=\"Pour autant, comme le pr\u00e9cisent Tickner et Cepeda dans ce num\u00e9ro \u00e0 propos du\u00a0(...)\" >4<\/a>] Signe d\u2019un d\u00e9placement du front principal de la guerre aux drogues, l\u2019Initiative de M\u00e9rida, sorte de r\u00e9plique \u00e0 moindre \u00e9chelle du Plan Colombie, vise \u00e0 renforcer les forces arm\u00e9es mexicaines dans le cadre de la \u00ab\u00a0guerre contre le trafic de drogues\u00a0\u00bb d\u00e9cr\u00e9t\u00e9e en 2006 par un pr\u00e9sident Calder\u00f3n en manque de l\u00e9gitimit\u00e9. L\u2019\u00ab\u00a0initiative\u00a0\u00bb soutient \u00e9galement les efforts de r\u00e9pression en Am\u00e9rique centrale et dans les Cara\u00efbes.<\/p>\n<p><b>Instrumentalisation des trafics&#8230; et de la guerre aux trafics<\/b><\/p>\n<p>Le r\u00e9gime international de contr\u00f4le des drogues n\u2019est pas seulement biais\u00e9 dans ses orientations r\u00e9pressives et centr\u00e9es sur l\u2019offre. \u00c1 l\u2019instar d\u2019autres politiques internationales, il est aussi l\u2019objet de bien des instrumentalisations g\u00e9opolitiques. Le r\u00f4le de \u00ab\u00a0crois\u00e9 de la prohibition\u00a0\u00bb que les \u00c9tats-Unis se donnent volontiers dans les enceintes de la diplomatie des drogues n\u2019a pas emp\u00each\u00e9 leurs services secrets de subordonner all\u00e8grement la \u00ab\u00a0guerre aux drogues\u00a0\u00bb \u00e0 d\u2019autres dimensions de leur politique ext\u00e9rieure. Des d\u00e9bris du Kuomintang r\u00e9fugi\u00e9s en Birmanie aux Contras du Nicaragua, en passant par les talibans afghans, l\u2019objectif supr\u00eame du<i> containment <\/i>a r\u00e9guli\u00e8rement amen\u00e9 la CIA \u00e0 tol\u00e9rer, voire \u00e0 soutenir directement la mise en place de r\u00e9seaux d\u2019\u00e9coulement d\u2019h\u00e9ro\u00efne ou de coca\u00efne permettant le financement clandestin de groupes arm\u00e9s objectivement alli\u00e9s.<\/p>\n<p>Avec la fin de la guerre froide et surtout les attentats du 11 septembre 2001, le narcotrafic devient un enjeu central de la doctrine s\u00e9curitaire des \u00c9tats-Unis et dans une certaine mesure des autres puissances. Pour les strat\u00e8ges du Pentagone, l\u2019Afghanistan d\u00e9montre que le terrorisme et les r\u00e9seaux de la drogue sont des ph\u00e9nom\u00e8nes qui s\u2019alimentent mutuellement, voire se confondent, dans les zones de non-droit d\u00e9laiss\u00e9es par les \u00c9tats faillis, il s\u2019agit donc de recourir aux grands moyens pour combattre le \u00ab\u00a0narco-terrorisme\u00a0\u00bb partout o\u00f9 il fait mine de s\u2019enraciner. La force \u00e9vocatrice de l\u2019expression diabolise les acteurs, d\u00e9politise les enjeux et est rapidement r\u00e9appropri\u00e9e par des pouvoirs nationaux en qu\u00eate de l\u00e9gitimation de leurs strat\u00e9gies r\u00e9pressives, de la Colombie au Sri Lanka. Les conseils, offres de services et pressions de toutes sortes se multiplient des \u00c9tats-Unis vers les \u00c9tats suppos\u00e9s manquer de fermet\u00e9 ou de capacit\u00e9 d\u2019action dans la r\u00e9pression du ph\u00e9nom\u00e8ne. Ces m\u00eames \u00c9tats que la doctrine d\u2019hier jugeait pl\u00e9thoriques et envahissants&#8230;<\/p>\n<p>Et pourtant ce regain d\u2019activisme international contre les trafics cohabite avec d\u2019autres enjeux, \u00e0 commencer par celui de la proximit\u00e9 g\u00e9opolitique avec les \u00c9tats-Unis. Mercille le d\u00e9montre dans son article sur l\u2019Afghanistan, o\u00f9 Washington s\u2019accommode d\u2019alli\u00e9s &#8211; Hamid Karzai et son entourage en l\u2019occurrence &#8211; dont les liens avec le trafic d\u2019h\u00e9ro\u00efne ont suffisamment \u00e9t\u00e9 d\u00e9montr\u00e9s, tout en menant une \u00ab\u00a0guerre aux drogues\u00a0\u00bb s\u00e9lective visant uniquement les trafiquants li\u00e9s aux talibans. Une m\u00eame compr\u00e9hension a pr\u00e9valu dans le contexte colombien face \u00e0 la tol\u00e9rance du pr\u00e9sident Uribe vis-\u00e0-vis de groupes paramilitaires d\u2019extr\u00eame droite tout autant, si pas plus impliqu\u00e9s dans le narcotrafic que les FARC. Le fait que les \u00c9tats-Unis avaient d\u00fb fermer leur base militaire au Panama en 1999 et que l\u2019ex-pr\u00e9sident colombien mettait \u00e0 leur disposition l\u2019acc\u00e8s \u00e0 plusieurs bases n\u2019y \u00e9tait certainement pas pour rien.<\/p>\n<p>Le conditionnement g\u00e9opolitique de la guerre aux drogue appara\u00eet aussi clairement dans le tr\u00e8s controvers\u00e9 processus de \u00ab\u00a0certification\u00a0\u00bb auquel les \u00c9tats-Unis s\u2019adonnent annuellement afin d\u2019\u00e9valuer la coop\u00e9ration des pays de production ou de transit au syst\u00e8me de contr\u00f4le international. D\u2019une part l\u2019objet de cette \u00e9valuation, qui peut d\u00e9boucher sur une suppression de l\u2019aide \u00e9tats-unienne, r\u00e9side moins dans l\u2019engagement des gouvernements dans la lutte contre la drogue que dans leur collaboration avec les agences anti-drogues am\u00e9ricaines. D\u2019autre part il est \u00e9vident que les consid\u00e9rations strat\u00e9giques p\u00e8sent lourdement dans la classification des \u00c9tats. Ainsi les deux pays ayant r\u00e9cemment rejoint la Birmanie dans la cat\u00e9gorie des pays ayant \u00ab\u00a0clairement \u00e9chou\u00e9 \u00e0 remplir leurs obligations\u00a0\u00bb en mati\u00e8re de respect des conventions internationales ne sont pas la Guin\u00e9e Bissau ou l\u2019Afghanistan mais\u2026 le Venezuela et la Bolivie.<\/p>\n<p><b>Le r\u00e9gime international de contr\u00f4le en question<\/b><\/p>\n<p>D\u00e9veloppement sans pr\u00e9c\u00e9dent dans l\u2019histoire de la diplomatie des drogues, l\u2019id\u00e9ologie prohibitionniste qui impr\u00e8gne le r\u00e9gime international de contr\u00f4le des stup\u00e9fiants est depuis quelques ann\u00e9es l\u2019objet d\u2019un mouvement de contestation au plus haut niveau politique. Les contributions rassembl\u00e9es\u00a0dans ce num\u00e9ro s\u2019en font toutes l\u2019\u00e9cho d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre.<\/p>\n<p><b>Effet ballon et criminalisation de la pauvret\u00e9<\/b><\/p>\n<p>Ces remises en question naissent d\u2019abord de la constatation de l\u2019\u00e9chec de l\u2019approche outranci\u00e8rement r\u00e9pressive de la \u00ab\u00a0guerre aux drogues\u00a0\u00bb. Cet \u00e9chec se lit d\u2019abord dans les chiffres. En 1998, lors de la session sp\u00e9ciale de l\u2019Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale des Nations unies sur les drogues (UNGASS), les gouvernements s\u2019\u00e9taient donn\u00e9 dix ans pour lib\u00e9rer le monde des drogues (\u00ab\u00a0<i>a drug free world<\/i>\u00a0\u00bb). En 2008, le nombre de consommateurs d\u2019opiac\u00e9s dans le monde avait pourtant augment\u00e9 de 34\u00a0%, celui de coca\u00efne de 27\u00a0%, celui de cannabis de 8\u00a0% (Commission mondiale pour la politique des drogues, 2011). Non seulement l\u2019approche r\u00e9pressive ne s\u2019est pas montr\u00e9e efficace, mais elle s\u2019av\u00e8re contre-productive car c\u2019est l\u2019interdiction des drogues elle-m\u00eame qui multiplie le prix de celles-ci et suscite les activit\u00e9s criminelles li\u00e9es \u00e0 son commerce. En t\u00e9moigne le pr\u00e9c\u00e9dent historique du fabuleux enrichissement de la mafia et de l\u2019expansion de son pouvoir corrupteur durant les ann\u00e9es de la prohibition de l\u2019alcool aux \u00c9tats-Unis.<\/p>\n<p>La lutte frontale contre les trafiquants a bien permis de d\u00e9manteler tel cartel ou de \u00ab\u00a0nettoyer\u00a0\u00bb telle r\u00e9gion, mais elle n\u2019a jamais d\u00e9bouch\u00e9 sur une baisse globale de la production. Car, \u00e0 demande \u00e9gale, la r\u00e9duction de telle ou telle fili\u00e8re entra\u00eene un rench\u00e9rissement du produit qui stimule les trafiquants \u00e0 augmenter la production ou le trafic ailleurs. Un ph\u00e9nom\u00e8ne de g\u00e9ographie \u00e9conomique qualifi\u00e9 d\u2019\u00ab\u00a0effet ballon\u00a0\u00bb\u00a0[<a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.cetri.be\/spip.php?article3156&amp;lang=fr#nb5\" title=\"En r\u00e9f\u00e9rence au fait que si l\u2019on comprime un ballon gonflable en un endroit,\u00a0(...)\" >5<\/a>]. Ainsi la performance du syst\u00e8me de surveillance \u00e9tats-unien dans les Cara\u00efbes dans les ann\u00e9es 1990 n\u2019a pas entra\u00een\u00e9 de baisse de l\u2019entr\u00e9e de coca\u00efne sur le territoire \u00e9tats-unien, mais un d\u00e9placement du trafic par l\u2019itin\u00e9raire centro-am\u00e9ricain et mexicain. De m\u00eame, le succ\u00e8s du \u00ab\u00a0<i>bridge denial\u00a0<\/i>\u00a0\u00bb entre le P\u00e9rou et la Colombie au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990 a men\u00e9 \u00e0 une chute de la production de coca au P\u00e9rou mais \u00e0 une augmentation concomitante des cultures colombiennes. Quelques ann\u00e9es plus tard, les campagnes d\u2019\u00e9radication forcen\u00e9es du Plan Colombie ont men\u00e9 \u00e0 une (petite) baisse de la production colombienne\u2026 imm\u00e9diatement compens\u00e9e par un rebond des productions p\u00e9ruvienne et bolivienne.<\/p>\n<p>La focalisation de la r\u00e9pression sur la production et le trafic a par ailleurs des effets pervers dramatiques, qui d\u00e9multiplient les co\u00fbts sociaux et politiques du narcotrafic et en cr\u00e9ent de nouveaux. En s\u2019effor\u00e7ant de d\u00e9manteler les gangs, les forces de l\u2019ordre perturbent les positions acquises et d\u00e9clenchent r\u00e9guli\u00e8rement de sanglantes guerres de succession. A fortiori lorsque, comme c\u2019est souvent le cas, elles m\u00e8nent des campagnes \u00e0 g\u00e9om\u00e9trie variable et concentrent leurs forces sur certains r\u00e9seaux en en \u00e9pargnant d\u2019autres. La militarisation de la lutte contre les trafics a \u00e9galement comme cons\u00e9quence une hypertrophie des appareils de s\u00e9curit\u00e9 militaire et policier (au d\u00e9triment des d\u00e9penses sociales), un nivellement par le bas du respect des droits humains et une criminalisation des populations pauvres qui fournissent l\u2019essentiel des \u00ab\u00a0petites mains\u00a0\u00bb de la production et du trafic.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les campagnes d\u2019\u00e9pandage a\u00e9rien telles qu\u2019elles ont \u00e9t\u00e9 pratiqu\u00e9es \u00e0 grande \u00e9chelle en Colombie ont eu des cons\u00e9quences d\u00e9sastreuses sur la v\u00e9g\u00e9tation environnante. Plus g\u00e9n\u00e9ralement, les campagnes d\u2019\u00e9radication forc\u00e9e en Colombie ou au P\u00e9rou alimentent indirectement la d\u00e9forestation en incitant les trafiquants \u00e0 d\u00e9placer leurs plantations dans des r\u00e9gions toujours plus isol\u00e9es de la for\u00eat amazonienne, o\u00f9 ils entrent en contact avec les populations indig\u00e8nes qui utilisent traditionnellement les terres convoit\u00e9es. La proph\u00e9tie de Ricardi Soberon \u00e0 ce propos est pour le moins inqui\u00e9tante\u00a0: \u00ab\u00a0<i>De plus en plus, le bassin de l\u2019Amazone sera confront\u00e9 \u00e0 une colonisation progressive et d\u00e9sordonn\u00e9e, catalys\u00e9e par les activit\u00e9s \u00e9conomiques illicites. Cela entra\u00eenera non seulement la destruction rapide, mais aussi l\u2019implication graduelle des soci\u00e9t\u00e9s rurales ancestrales dans cette spirale associ\u00e9e \u00e0 la criminalit\u00e9.<\/i>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Quant aux programmes de d\u00e9veloppement alternatif men\u00e9s parall\u00e8lement aux campagnes d\u2019\u00e9radication pour d\u00e9tourner les paysans des cultures illicites, ils ont donn\u00e9 des r\u00e9sultats mitig\u00e9s. Dans leur contribution sur le \u00ab\u00a0miracle\u00a0\u00bb de San Martin (P\u00e9rou), Mirella van Dun, Hugo Cabieses Cubas et Pien Metaal identifient les faiblesses de la majorit\u00e9 de ces exp\u00e9riences\u00a0: focalisation sur les monocultures d\u2019exportation, d\u00e9pendance des financements internationaux, mauvaises gestion et m\u00e9connaissance des causes structurelles de l\u2019implication des populations dans les cultures incrimin\u00e9es. Sans compter le fait que, \u00e9tant donn\u00e9 \u00ab\u00a0l\u2019effet ballon\u00a0\u00bb, la moindre production dans telle r\u00e9gion est rapidement compens\u00e9e par une extension des cultures dans la r\u00e9gion voisine.<\/p>\n<p><b>Fronde latino-am\u00e9ricaine<\/b><\/p>\n<p>Il en va de la politique des drogues comme de bien d\u2019autres domaines de la diplomatie interam\u00e9ricaine\u00a0: la pr\u00e9\u00e9minence de la vision \u00e9tats-unienne ne va plus de soi. \u00ab\u00a0<i>Un d\u00e9veloppement d\u00e9cisif\u00a0<\/i>\u00a0\u00bb pour reprendre le titre de l\u2019article d\u2019Amira Armenta, Pien Metaal et Martin Jelsma, qui reviennent dans le d\u00e9tail sur les ressorts du d\u00e9saccord latino-am\u00e9ricain. Cette insatisfaction largement partag\u00e9e vis-\u00e0-vis du mod\u00e8le prohibitionniste impos\u00e9 de l\u2019ext\u00e9rieur a des tonalit\u00e9s variables suivant les contextes nationaux.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9volution la plus remarquable a paradoxalement \u00e9t\u00e9 initi\u00e9e par deux chefs d\u2019\u00c9tats conservateurs et proches des \u00c9tats-Unis, les pr\u00e9sidents Otto Perez Molina (Guatemala) et Juan Manuel Santos (Colombia), qui ont mis sur la table lors du Sommet des Am\u00e9riques d\u2019avril 2012 la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une r\u00e9vision r\u00e9aliste des politiques de contr\u00f4le des drogues sur le continent. Avec leurs homologues du Costa Rica et du Mexique notamment, ils estiment que leurs soci\u00e9t\u00e9s paient un prix exorbitant \u00e0 la guerre aux drogues orchestr\u00e9e depuis Washington, notamment sous la forme d\u2019une escalade de la violence et d\u2019un encombrement de leurs syst\u00e8mes carc\u00e9raux. Si aucune alternative n\u2019a fait l\u2019objet d\u2019un consensus, des options autrefois inimaginables sont en cours de d\u00e9bat entre pr\u00e9sidents centro-am\u00e9ricains, en ce compris la \u00ab\u00a0d\u00e9p\u00e9nalisation\u00a0\u00bb du transit et la r\u00e9glementation de la production, du commerce et de la consommation de drogues.<\/p>\n<p>La dissidence du pr\u00e9sident bolivien \u00e9tait plus pr\u00e9visible. Port\u00e9 par un large mouvement populaire de r\u00e9appropriation \u00ab\u00a0nationale\u00a0\u00bb des ressources naturelles, Evo Morales est aussi un syndicaliste cocalero qui, \u00e0 ce titre, a plusieurs fois \u00e9t\u00e9 la cible des op\u00e9rations de la DEA durant les ann\u00e9es 1980. \u00ab\u00a0<i>Coca oui, coca\u00efne non\u00a0!\u00a0<\/i>\u00a0\u00bb &#8211; pour le leader aymara, la feuille de coca mastiqu\u00e9e par des millions d\u2019indiens depuis des mill\u00e9naires doit \u00eatre r\u00e9habilit\u00e9e en tant que symbole de l\u2019identit\u00e9 nationale et les conventions internationales qui la criminalisent doivent \u00eatre modifi\u00e9es. Les agents de la DEA seront expuls\u00e9s en 2008, une question de \u00ab\u00a0<i>\u00a0dignit\u00e9 et de souverainet\u00e9\u00a0<\/i>\u00a0\u00bb. Cinq ans plus tard, le gouvernement affirme, chiffres \u00e0 l\u2019appui, que la nationalisation de la lutte contre le narcotrafic s\u2019est traduite par une plus grande efficacit\u00e9. Ce rejet de l\u2019ing\u00e9rence \u00e9tats-unienne est sans surprise partag\u00e9 par les voisins v\u00e9n\u00e9zu\u00e9lien et \u00e9quatorien.<\/p>\n<p>Moins spectaculaire, l\u2019\u00e9volution des pays du c\u00f4ne sud (Argentine, Br\u00e9sil, Uruguay) dans le sens d\u2019une d\u00e9p\u00e9nalisation de la possession de drogues \u00ab\u00a0pour usage personnel\u00a0\u00bb traduit cependant un changement important dans les mentalit\u00e9s et la mont\u00e9e des pr\u00e9occupations de sant\u00e9 publique. En pointe dans le d\u00e9bat, l\u2019Uruguay envisage de mettre en place un \u00ab\u00a0Institut national du Cannabis\u00a0\u00bb qui, d\u2019une part, distribuerait des licences de production, d\u2019autre part, vendrait directement le produit, ce qui ferait du petit pays sud-am\u00e9ricain le premier \u00ab\u00a0fournisseur officiel\u00a0\u00bb de cannabis au monde. Notons par ailleurs que l\u2019ex-pr\u00e9sident br\u00e9silien Fernando Enrique Cardoso est pr\u00e9sident de la Commission mondiale pour la politique des drogues, une initiative de tout haut niveau (y participent notamment deux anciens pr\u00e9sidents du Mexique et de Colombie, ainsi que l\u2019ex-Secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019ONU Kofi Annan) visant \u00e0 sortir le monde de la \u00ab\u00a0guerre aux drogues\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La fronde latino-am\u00e9ricaine d\u00e9bouchera-t-elle sur une r\u00e9forme du r\u00e9gime international des drogues\u00a0? Si pour Armenta, Metaal et Jelsma le d\u00e9blocage du d\u00e9bat est irr\u00e9versible, l\u2019adoption de propositions communes de changements de la part des nations latino-am\u00e9ricaines n\u2019est pas pour demain. La conjoncture internationale est pourtant favorable, souligne Carolina Cepeda, avec une pr\u00e9sidence Obama ayant pris ses distances avec les accents les plus r\u00e9pressifs de la lutte contre les drogues (l\u2019\u00e9radication forc\u00e9e notamment) et d\u00e9barrass\u00e9 son lexique de l\u2019expression \u00ab\u00a0guerre aux drogues\u00a0\u00bb. Un assouplissement qui ne va cependant pas jusqu\u2019\u00e0 sortir du paradigme prohibitionniste&#8230; et qui pourrait m\u00eame s\u2019assimiler \u00e0 une tactique pour diviser les pays critiques, d\u2019apr\u00e8s Luis Astorga. D\u2019autant que les partisans de la ligne dure comptent des alli\u00e9s de poids dans le reste du monde, \u00e0 commencer par la Russie et la Chine. Mais le choix r\u00e9cent de deux \u00c9tats \u00e9tats-uniens de l\u00e9galiser l\u2019usage du cannabis est peut-\u00eatre annonciateur d\u2019une \u00e9volution plus nette des positions am\u00e9ricaines. Et les \u00c9tats latino-am\u00e9ricains devraient pouvoir compter sur des alli\u00e9s, notamment europ\u00e9ens, pour faire bouger les lignes dans les enceintes internationales.<\/p>\n<p><b>BIBLIOGRAPHIE\u00a0:<\/b><\/p>\n<p>Bayart J.-F., Ellis S. et Hibou B. (1997), \u00ab\u00a0De l\u2019\u00c9tat kleptomane \u00e0 l\u2019\u00c9tat malfaiteur\u00a0\u00bb, in <i>La Criminalisation de l\u2019\u00c9tat en Afrique<\/i>, Bruxelles, \u00c9ditions Complexe.<\/p>\n<p>Commission mondiale pour la politique des drogues (2011), <i>Rapport de la Commission mondiale pour la politique des drogues<\/i>, juin 2011.<\/p>\n<p>Dab\u00e8ne O. (1996), \u00ab\u00a0Les narcod\u00e9mocraties andines\u00a0\u00bb, <i>Les \u00c9tudes du CERI<\/i> n\u00b020, septembre.<\/p>\n<p>Labrousse A. (1993), \u00ab\u00a0Drogues et r\u00e9seaux\u00a0\u00bb in P. Boniface et J. Golliet (sous la dir. de), <i>Les nouvelles pathologies des \u00c9tats dans les relations internationales<\/i>, Paris, Dunod.<\/p>\n<p>Labrousse A. (2011), <i>G\u00e9opolitique des drogues<\/i>, Paris, Puf.<\/p>\n<p>Lalam N. (2011), \u00ab\u00a0Argent de la drogue\u00a0: blanchiment et mondialisation financi\u00e8re\u00a0\u00bb,<i> Drogues et enjeux internationaux<\/i>, bulletin n\u00b02, novembre.<\/p>\n<p>Onudc (2013), <i>Rapport mondial sur les drogues 2013<\/i>, Office des Nations unies contre la drogue et le crime, Vienne.<\/p>\n<p>Onudc (2011), <i>Estimating Illicit financial flows resulting from drug trafficking and other transnational organized crimes<\/i>, United Nation Office on Drug and Crime (ONUDC), rapport de recherche, octobre.<\/p>\n<p>Onudc (2010), <i>Rapport mondial sur les drogues 2010<\/i>, Office des Nations unies contre la drogue et le crime, Vienne.<\/p>\n<p>Rios V. (2008),<i> Evaluating the economic impact of Mexico\u2019s drug trafficking industry<\/i>, Mimeo, <a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.gov.harvard.edu\/files\/Rios2008_MexicanDrugMarket.pdf\" >http:\/\/www.gov.harvard.edu\/files\/Ri&#8230;<\/a><\/p>\n<p>Sinha J. (2001), <i>L\u2019historique et l\u2019\u00e9volution des principales conventions internationales de contr\u00f4le des stup\u00e9fiants<\/i>, Direction de la recherche parlementaire, Biblioth\u00e8que du Parlement canadien, Ottawa.<\/p>\n<p><b>NOTES\u00a0:<\/b><\/p>\n<p>[<a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.cetri.be\/spip.php?article3156&amp;lang=fr#nh1\" title=\"Notes 1\" >1<\/a>] En incluant la Russie, premier pays consommateur d\u2019h\u00e9ro\u00efne. Quant \u00e0 l\u2019opium afghan (non transform\u00e9 en h\u00e9ro\u00efne), il est tr\u00e8s majoritairement consomm\u00e9 en Asie, en particulier en Iran (environ 40% pour ce seul pays).<\/p>\n<p>[<a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.cetri.be\/spip.php?article3156&amp;lang=fr#nh2\" title=\"Notes 2\" >2<\/a>] Cit\u00e9 dans Rios (2008).<\/p>\n<p>[<a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.cetri.be\/spip.php?article3156&amp;lang=fr#nh3\" title=\"Notes 3\" >3<\/a>] Un concept dont le contenu comme l\u2019application, il faut le souligner, sont l\u2019objet de controverses scientifiques et d\u2019instrumentalisations g\u00e9opolitiques.<\/p>\n<p>[<a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.cetri.be\/spip.php?article3156&amp;lang=fr#nh4\" title=\"Notes 4\" >4<\/a>] Pour autant, comme le pr\u00e9cisent Tickner et Cepeda dans ce num\u00e9ro \u00e0 propos du Plan Colombie, l\u2019adoption de ces dispositifs d\u2019assistance externe anti-drogues r\u00e9pond aussi aux strat\u00e9gies des gouvernements locaux.<\/p>\n<p>[<a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.cetri.be\/spip.php?article3156&amp;lang=fr#nh5\" title=\"Notes 5\" >5<\/a>] En r\u00e9f\u00e9rence au fait que si l\u2019on comprime un ballon gonflable en un endroit, l\u2019air \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de celui-ci ne diminue pas mais se d\u00e9place.<\/p>\n<p><a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.cetri.be\/spip.php?article3156&amp;lang=fr\" >Go to Original \u2013 cetri.be<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9cha\u00eenement de violence, corrosion des institutions, nouvelles in\u00e9galit\u00e9s &#8211; le narcotrafic s\u2019impose comme un obstacle majeur \u00e0 la d\u00e9mocratisation d\u2019un grand nombre de pays au Sud. Promu depuis quarante ans par les \u00c9tats-Unis, le mod\u00e8le de la \u00ab guerre aux drogues \u00bb a aliment\u00e9 le ph\u00e9nom\u00e8ne et g\u00e9n\u00e9r\u00e9 quantit\u00e9 d\u2019effets pervers.<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[46],"tags":[],"class_list":["post-36903","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-original-languages"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/36903","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=36903"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/36903\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=36903"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=36903"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=36903"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}