{"id":69007,"date":"2016-01-25T12:00:10","date_gmt":"2016-01-25T12:00:10","guid":{"rendered":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/?p=69007"},"modified":"2016-01-22T17:52:37","modified_gmt":"2016-01-22T17:52:37","slug":"francais-terrorisme-culture-de-lexcuse-%e2%80%8a-les-sociologues-repondent-a-valls","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/2016\/01\/francais-terrorisme-culture-de-lexcuse-%e2%80%8a-les-sociologues-repondent-a-valls\/","title":{"rendered":"(Fran\u00e7ais) Terrorisme &#8211; \u00abCulture de l\u2019excuse\u00bb \u200a: les sociologues r\u00e9pondent \u00e0 Valls"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00abExpliquer le jihadisme, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 vouloir un peu excuser.\u00bb Samedi [9 jan], le Premier ministre a exprim\u00e9, une nouvelle fois, sa d\u00e9fiance envers l\u2019analyse sociale et culturelle de la violence terroriste. Une accusation qui passe mal aupr\u00e8s des intellectuels.<\/em><\/p>\n<div id=\"attachment_69008\" style=\"width: 610px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-content\/uploads\/2016\/01\/Manuel-Valls-\u00e0-lAssembl\u00e9e-le-25-novembre.jpg\"  rel=\"attachment wp-att-69008\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-69008\" class=\"wp-image-69008\" src=\"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-content\/uploads\/2016\/01\/Manuel-Valls-\u00e0-lAssembl\u00e9e-le-25-novembre.jpg\" alt=\"Manuel Valls, \u00e0 l'Assembl\u00e9e, le 25 novembre. Photo Jacques Demarthon. AFP\" width=\"600\" height=\"354\" srcset=\"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-content\/uploads\/2016\/01\/Manuel-Valls-\u00e0-lAssembl\u00e9e-le-25-novembre.jpg 960w, https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-content\/uploads\/2016\/01\/Manuel-Valls-\u00e0-lAssembl\u00e9e-le-25-novembre-300x177.jpg 300w, https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-content\/uploads\/2016\/01\/Manuel-Valls-\u00e0-lAssembl\u00e9e-le-25-novembre-768x454.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-69008\" class=\"wp-caption-text\">Manuel Valls, \u00e0 l&#8217;Assembl\u00e9e, le 25 novembre. Photo Jacques Demarthon. AFP<\/p><\/div>\n<p><em>12 janvier 2016 &#8211; <\/em>En mati\u00e8re de terrorisme, Manuel Valls ferait-il un d\u00e9ni de savoir\u00a0\u200a? Voil\u00e0 trois fois qu\u2019il s\u2019en prend \u00e0 tous ceux, sociologues et chercheurs, qui tentent de comprendre les violences contemporaines. Samedi, lors de la comm\u00e9moration de \u00adl\u2019attaque contre l\u2019Hyper Cacher, le Premier ministre a de nouveau rejet\u00e9 toute tentative d\u2019explication \u00e0 la fabrique de jihadistes. <em>\u00abPour ces ennemis qui s\u2019en prennent \u00e0 leurs compatriotes, qui d\u00e9chirent ce contrat qui nous unit, il ne peut y avoir aucune explication qui vaille\u200a\u00a0; car expliquer, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 vouloir un peu excuser.\u00bb<\/em> Au S\u00e9nat, le 26\u00a0novembre, il avait d\u00e9j\u00e0 port\u00e9 la charge\u00a0:\u00a0<em>\u00abJ\u2019en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses et des explications culturelles ou sociologiques \u00e0 ce qu\u2019il s\u2019est pass\u00e9.\u00bb<\/em> Et la veille, le 25\u00a0novembre, devant les d\u00e9put\u00e9s\u00a0\u200a: <em>\u00abAucune excuse ne doit \u00eatre cherch\u00e9e, aucune excuse sociale, sociologique et culturelle.\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Pourquoi ce rejet\u200a\u00a0? Ces d\u00e9clarations s\u2019inscrivent dans une remise en cause bien plus large de la sociologie qui, \u00e0 force de chercher des explications, donnerait des excuses aux contrevenants \u00e0\u00a0l\u2019ordre social. Aujourd\u2019hui, il s\u2019agit de jihadisme, hier, de d\u00e9linquance. Cette d\u00e9nonciation du \u00absociologisme\u00bb \u00e9tait un discours plut\u00f4t port\u00e9 par la droite jusqu\u2019ici. Manuel Valls innove sur ce terrain \u2013\u00a0\u200asoutenu par des journalistes <a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.liberation.fr\/chroniques\/2015\/04\/17\/quitter-la-gauche_1246971\" >comme Philippe Val<\/a> (dans\u00a0<em>Malaise dans l\u2019inculture,<\/em> Grasset, 2015)\u200a\u00a0\u2013 quitte \u00e0 se couper encore un peu plus avec les intellectuels de gauche. En\u00a02015, il les sommait de donner de la voix <a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.liberation.fr\/france\/2015\/03\/19\/fn-des-intellectuels-pas-toujours-intelligibles_1224371\" >contre le Front \u00adnational<\/a>\u00a0;\u00a0aujourd\u2019hui, il r\u00e9p\u00e8te leur inutilit\u00e9. Face \u00e0 un Valls multir\u00e9cidiviste, la col\u00e8re monte. <em>\u00abIl n\u2019y a que la sociologie qui peut \u00adexpliquer pourquoi la France est gouvern\u00e9e par un PM <\/em>[Premier ministre, ndlr]<em> si m\u00e9diocre. <\/em><em>Mais ce n\u2019est pas une excuse\u00bb,<\/em> tweetait dimanche l\u2019historien des images Andr\u00e9 Gunthert. M\u00eame le pond\u00e9r\u00e9 Marcel Gauchet, historien et philosophe, juge<a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.franceinter.fr\/video-marcel-gauchet-la-phrase-de-manuel-valls-est-particulierement-regrettable\" > <em>\u00abparticuli\u00e8rement regrettable\u00bb<\/em> la phrase de Valls<\/a>. <em>\u00abPour bien combattre un adversaire,<\/em> a-t-il rappel\u00e9 lundi \u00e0 la matinale de France Inter,<em> il faut le conna\u00eetre. C\u2019est le moyen de mobiliser les esprits et de donner une efficacit\u00e9 \u00e0 l\u2019action publique.\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Mais sur le fond, la sociologie se confond-elle vraiment avec la culture de l\u2019excuse\u200a\u00a0? Comprendre n\u2019est ni excuser ni d\u00e9responsabiliser, rappelle le sociologue Bernard Lahire dans un essai qui vient de para\u00eetre <em>(lire ci-dessous)<\/em>. Le propre de la recherche est de mettre \u00e0 jour les d\u00e9terminismes sociaux et replacer l\u2019individu dans des interactions aussi fortes que souterraines. La sociologie n\u2019a donc pas pour but de juger ou de rendre irresponsable, c\u2019est \u00e0 la justice d\u2019effectuer ce travail. Pourquoi alors une telle hargne contre l\u2019analyse sociologique\u00a0\u200a? <em>\u00abEn fait, <\/em>\u00e9crit Lahire,<em> la sociologie vient \u00adcontrarier toutes les visions enchant\u00e9es de l\u2019Homme libre, autod\u00e9termin\u00e9 et respon\u00adsable.\u00bb<\/em> Or, Valls, dans sa r\u00e9novation du socialisme, souhaite promouvoir un \u00eatre respon\u00adsable. En d\u00e9non\u00e7ant la culture de l\u2019excuse, il souscrit \u00e0 cette vision lib\u00e9rale de l\u2019individu.<\/p>\n<p>Au sein d\u2019une autre gauche pourtant, certains revendiquent le mot. <em>\u00abExcuser, c\u2019est un beau programme,<\/em> estime le philosophe et sociologue Geoffroy de Lagasnerie (dans\u00a0<em>Juger\u200a: l\u2019Etat p\u00e9nal face \u00e0 la sociologie,<\/em> Fayard, 2016). <em>Il prend en compte avec g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et rationalit\u00e9 la mani\u00e8re dont les vies sont form\u00e9es, les violences que les gens ont subies.\u00bb<\/em> Un mot qu\u2019il veut revaloriser dans les pratiques juridiques. <em>\u00abAujourd\u2019hui, la justice utilise d\u00e9j\u00e0 un savoir (psychiatrique) pour lever, parfois, la responsabilit\u00e9 (dans les cas de troubles mentaux). Pourquoi ne pourrait-on pas utiliser de la m\u00eame mani\u00e8re le savoir sociologique\u200a\u00a0? Ne serait-ce pas une conqu\u00eate de la raison sur les pulsions r\u00e9pressives et de jugement\u200a?\u00bb (lire ci-dessous)<\/em>.<\/p>\n<p>Plus largement, l\u2019attitude de Valls serait symptomatique d\u2019un d\u00e9ni de tout savoir sur la compr\u00e9hension de la violence. <em>\u00abCe qui s\u2019est pass\u00e9 ressemble \u00e0 une op\u00e9ration de non-penser de grande envergure,<\/em> explique le philosophe Alain Badiou \u00e0 <em>Lib\u00e9ration<\/em>.<em> De toute \u00e9vidence, les pouvoirs ont int\u00e9r\u00eat \u00e0 bloquer la chose dans son caract\u00e8re incompr\u00e9hensible.\u00bb<\/em><\/p>\n<p>A l\u2019inverse de Valls, on pourrait reprocher aux \u00adsociologues de ne pas assez expliquer. Les accusations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es contre cette discipline \u00adsont peut-\u00eatre aussi le reflet d\u2019une d\u00e9ception. Celle d\u2019une sociologie privil\u00e9giant les \u00e9tudes qualitatives et l\u2019enqu\u00eate de terrain au d\u00e9triment du chiffre et d\u2019une vision globale de la soci\u00e9t\u00e9 \u2013\u00a0\u200avoire du travail avec les politiques. Quatre sociologues r\u00e9agissent aux propos du Premier ministre.<\/p>\n<p><strong>Bernard Lahire\u00a0: \u00abIl rompt avec l\u2019esprit des Lumi\u00e8res\u00bb<\/strong><\/p>\n<p>\u00abD\u00e9claration apr\u00e8s d\u00e9claration, Manuel Valls manifeste un rejet public tr\u00e8s net de toute explication des attentats de\u00a02015. Il ram\u00e8ne toute explication \u00e0 une forme de justification ou d\u2019excuse. Pire, il laisse penser qu\u2019existerait une complicit\u00e9 entre ceux qui s\u2019efforcent d\u2019expliquer et ceux qui commettent des actes terroristes. Il fait odieusement porter un lourd soup\u00e7on sur tous ceux qui ont pour m\u00e9tier d\u2019\u00e9tudier le monde social. Ce discours est probl\u00e9matique \u00e0 trois \u00e9gards.<\/p>\n<p>\u00abTout d\u2019abord, le Premier ministre, comme tous ceux qui manient l\u2019expression &#8220;culture de l\u2019excuse&#8221;, confond explication et justification. Il accuse les sciences sociales d\u2019excuser, montrant par l\u00e0 son ignorance. Tout le monde trouverait ridicule de dire qu\u2019en \u00e9tudiant les ph\u00e9nom\u00e8nes climatiques, les chercheurs se rendent complices des temp\u00eates meurtri\u00e8res. C\u2019est pourtant bien le type de propos que tient Manuel Valls au sujet des explications scientifiques sur le monde social. Non, comprendre ou expliquer n\u2019est pas excuser. Nous ne sommes ni des procureurs, ni des avocats de la d\u00e9fense, ni des juges, mais des chercheurs, et notre m\u00e9tier consiste \u00e0 rendre raison, de la fa\u00e7on la plus rigoureuse et la plus empiriquement fond\u00e9e, de ce qui se passe dans le monde social.<\/p>\n<p>\u00abEnsuite, le Premier ministre pr\u00e9f\u00e8re marteler un discours &#8220;guerrier&#8221;, qui met en sc\u00e8ne une fermet\u00e9 un peu pu\u00e9rile cens\u00e9e rassurer tout le monde (mais qui ne fait qu\u2019entretenir les peurs), plut\u00f4t que de prendre le recul n\u00e9cessaire \u00e0 la bonne gestion des affaires humaines. En faisant de la surench\u00e8re verbale pour clamer l\u2019intransigeance du gouvernement, il prouve la mont\u00e9e dans l\u2019espace public des discours d\u2019autorit\u00e9 et des th\u00e9matiques s\u00e9curitaires. Il devient ainsi une sorte de superministre de l\u2019Int\u00e9rieur. Il se cantonne dans un registre affectif au lieu de tenir un discours de raison, fond\u00e9e sur une connaissance des r\u00e9alit\u00e9s en jeu.<\/p>\n<p>\u00abEnfin, il rompt avec l\u2019esprit des \u00adLumi\u00e8res, qui est pourtant au fondement de notre syst\u00e8me scolaire, de l\u2019\u00e9cole primaire \u00e0 l\u2019universit\u00e9\u00a0\u200a: doit-on demander aux professeurs d\u2019histoire et de g\u00e9ographie, de sciences \u00e9conomiques et sociales ou de philosophie de cesser de mettre en question les \u00e9vidences, de cesser d\u2019argumenter, d\u2019expliquer et de transmettre les connaissances accumul\u00e9es sur la soci\u00e9t\u00e9\u200a\u00a0? A \u00e9couter certains de nos responsables politiques, on pourrait en d\u00e9duire qu\u2019une d\u00e9mocratie a besoin de policiers, de militaires, d\u2019entrepreneurs et de professeurs de morale mais en aucun cas de savants. Ceux qui sont cens\u00e9s nous gouverner ont bien du mal \u00e0 se gouverner eux-m\u00eames. Du calme et de la raison\u00a0\u200a: voil\u00e0 ce dont nous aurions besoin.\u00bb<\/p>\n<p><em>Pour la sociologie. Et pour en finir avec une pr\u00e9tendue \u00abculture de l\u2019excuse\u00bb<\/em>, La D\u00e9couverte, janvier 2016.<\/p>\n<p><strong>Farhad Khosrokhavar\u00a0: \u00abIl flatte une opinion publique bless\u00e9e\u00bb<\/strong><\/p>\n<p>\u00abLa position de Manuel Valls sur les excuses sociologiques du terrorisme est indigne. Le Premier ministre semble oublier que la sociologie, en regardant \u00e0 la loupe les trajec\u00adtoires de jihadistes, peut donner des cl\u00e9s de compr\u00e9hension et donc des pistes pour en sortir. J\u2019ai travaill\u00e9 pendant plus de vingt\u00a0ans sur les ph\u00e9nom\u00e8nes de radicalisation, ce sont des sujets complexes qui ne peuvent \u00eatre balay\u00e9s d\u2019un revers de main. Expliquer ne veut pas dire justifier. Mais dire l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit de ces acteurs, c\u2019est donner un sens et rendre intelligible le ph\u00e9nom\u00e8ne.<\/p>\n<p>\u00abContextualiser permet de combattre les diff\u00e9rentes formes de radicalisation et d\u2019examiner de quelle fa\u00e7on la soci\u00e9t\u00e9 peut y parer. Plus que jamais, on devrait donc analyser plut\u00f4t que d\u2019abandonner ces ph\u00e9nom\u00e8nes \u00e0 des impens\u00e9s. Comprendre, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment restituer, p\u00e9n\u00e9trer l\u2019intentionnalit\u00e9 des acteurs. Empathie ne veut pas dire sympathie. Dire qu\u2019expliquer, c\u2019est en partie excuser \u00e9quivaut \u00e0 dire qu\u2019il ne faut surtout pas chercher \u00e0 comprendre. C\u2019est faire des jihadistes des b\u00eates f\u00e9roces, ou alors des fous. Cette \u00adseconde hypoth\u00e8se existe en partie. J\u2019ai d\u2019ailleurs soulign\u00e9 les fragilit\u00e9s mentales de certains. Pour les autres, il ne reste que la premi\u00e8re, celle des b\u00eates f\u00e9roces, qui consiste \u00e0 souligner leur inhumanit\u00e9 et dire \u00abon les tue\u00bb. D\u2019ailleurs, \u00e0 la suite \u00e0 la r\u00e9cente attaque dans un commissariat du XVIII<sup>e\u00a0<\/sup>arrondissement de Paris, personne ne s\u2019est interrog\u00e9 sur la mort de l\u2019assaillant.<\/p>\n<p>\u00abFinalement, il n\u2019est pas vraiment question de sociologie. Le Premier ministre cherche \u00e0 prendre des positions \u00e9lectoralement rentables comme il le fait avec <a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.liberation.fr\/france\/2016\/01\/11\/casse-tete-sur-la-decheance-pour-le-groupe-ps-a-l-assemblee_1425744\" >la d\u00e9ch\u00e9ance de la nationalit\u00e9<\/a>. Il tente de flatter une opinion publique bless\u00e9e, en plein d\u00e9sarroi. La r\u00e9alit\u00e9 demeure qu\u2019il existe en Europe une arm\u00e9e de r\u00e9serve jihadiste dont les acteurs sont des jeunes Europ\u00e9ens souffrant d\u2019exclusion sociale ou ayant grandi en banlieues. Pour la neutraliser sur le long terme, la mort ou la prison ne suffiront pas. Il faudra la neutraliser par des mesures socio-\u00e9conomiques, faire sortir du ghetto ces jeunes et inventer un nouveau mode d\u2019urbanisme et de socialisation. Et pour cela, mobiliser l\u2019ensemble des sciences sociales.\u00bb<\/p>\n<p>Avec David B\u00e9nichou et Philippe Migaux,<em>\u00a0Le jihadisme. Le comprendre pour mieux le combattre,\u00a0<\/em>Plon, 2015.<\/p>\n<p><strong>Nil\u00fcfer G\u00f6le\u00a0: \u00abIl franchit une nouvelle \u00e9tape dans le d\u00e9bat sur l\u2019islam\u00bb<\/strong><\/p>\n<p>\u00abEn accusant la sociologie de propager une culture de l\u2019excuse, Manuel Valls franchit une nouvelle \u00e9tape dans le d\u00e9bat autour de l\u2019islam. Cette dynamique est une r\u00e9gression intellectuelle qui va de pair avec une politique bas\u00e9e sur la construction d\u2019ennemis. En 2002 d\u00e9j\u00e0, Oriana Fallaci, journaliste italienne de renom, appelait \u00e0 ignorer &#8220;le chant&#8221; des intellectuels et leur pr\u00e9tendue tol\u00e9rance pour pouvoir \u00adlibrement et courageusement exprimer la rage contre l\u2019islam. Depuis, la rh\u00e9torique anti\u2013intellectuelle ne cesse de se propager, trouvant d\u2019autres porte-parole aussi bien \u00e0 droite et \u00e0 gauche, et ce dans toute l\u2019Europe.<\/p>\n<p>\u00abEn \u00e9rigeant la libert\u00e9 d\u2019expression comme une arme dans la bataille contre l\u2019islam, un appel \u00e0 l\u2019intransigeance gagne du terrain. A chaque \u00e9tape, les tabous tombent les uns apr\u00e8s les autres, on cherche \u00e0 se lib\u00e9rer de la culpabilit\u00e9 du pass\u00e9 colonial, on annonce la fin du multiculturalisme, on refuse l\u2019appellation raciste, et on ridi\u00adculise la pens\u00e9e bienveillante, \u00abpolitiquement correcte\u00bb. C\u2019est la sociologie, accus\u00e9e d\u2019\u00eatre porteuse de cette culture de l\u2019excuse, qui entraverait la fermet\u00e9 des politiques publiques.<\/p>\n<p>\u00abCertes, on ne peut pas expliquer des actes de violence par les seuls facteurs d\u2019in\u00e9ga\u00adlit\u00e9s et d\u2019exclusion. Ce serait bien trop superficiel. Mais il est tout aussi paradoxal d\u2019ignorer que c\u2019est par les enqu\u00eates sociologiques que nous comprenons comment l\u2019islam, les musulmans &#8220;ordinaires&#8221; comme les &#8220;jihadistes&#8221;, font partie des soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes. Le confort des fronti\u00e8res qui s\u00e9parent les citoyens de &#8220;souche&#8221; de ceux issus de l\u2019immigration a disparu. Les attaques terroristes en t\u00e9moignent d\u2019une mani\u00e8re violente et tragique. Les d\u00e9bats sur la pr\u00e9sence des musulmans, la visibilit\u00e9 des signes religieux dans la vie de la cit\u00e9 en sont aussi la preuve. Le souhait de ne pas faire l\u2019amalgame entre les diff\u00e9rents musulmans n\u2019a plus vraiment cours depuis le 13\u00a0Novembre. Vouloir \u00adjuxtaposer une communaut\u00e9 \u00admonolithique de la nation avec la soci\u00e9t\u00e9, qui est de plus en plus constitu\u00e9e de \u00adcitoyens aux multiples appartenances, est pourtant une nostalgie du pass\u00e9 r\u00e9publicain. Le d\u00e9sir d\u2019adh\u00e9rer \u00e0 l\u2019identit\u00e9 nationale et d\u2019expulser ceux qui ne font pas corps avec la nation et ses valeurs conduit \u00e0 une impasse politique. Plus que jamais, la sociologie peut nous aider \u00e0 comprendre la possibilit\u00e9 de faire lien et de faire cit\u00e9.\u00bb<\/p>\n<p><em>Musulmans au quotidien. Une enqu\u00eate europ\u00e9enne sur les controverses autour de l\u2019islam,<\/em> La D\u00e9couverte, 2015.<\/p>\n<p><strong>Geoffroy de Lagasnerie\u00a0: \u00abExcuser, c\u2019est un beau programme de gauche\u00bb<\/strong><\/p>\n<p>\u00abJe revendique totalement le mot &#8220;excuse&#8221;. C\u2019est un beau mot. Dans le d\u00e9bat rituel sur &#8220;explication&#8221;, &#8220;compr\u00e9hension&#8221; et &#8220;excuse&#8221;, les deux attitudes qui s\u2019affrontent me paraissent probl\u00e9matiques et me g\u00eanent beaucoup. Celle qui nie, comme Manuel Valls, la pertinence m\u00eame de la sociologie\u00a0: le d\u00e9terminisme n\u2019existerait pas, les individus seraient responsables de leurs actes. Cette position a au moins le m\u00e9rite de la coh\u00e9rence. Elle sent bien que le savoir sociologique met en crise les fondements du syst\u00e8me de la responsabilit\u00e9 individuelle, du jugement et de la r\u00e9pression\u00a0; mais comme elle veut donc laisser intact ce syst\u00e8me, elle doit nier la pertinence de la vision sociologique du monde.<\/p>\n<p>\u00abLa deuxi\u00e8me position me para\u00eet la plus \u00e9trange et incoh\u00e9rente. C\u2019est celle de nombreux sociologues ou chercheurs en sciences sociales qui font un usage d\u00e9politisant de leur pratique et leur savoir, et qui affirment ainsi que la t\u00e2che de conna\u00eetre les ph\u00e9nom\u00e8nes \u2013\u00a0qui rel\u00e8verait de la &#8220;connaissance&#8221;\u00a0\u2013\u00a0ne doit pas \u00eatre confondue une prise de position critique sur les institutions \u2013\u00a0qui rel\u00e8ve de l\u2019engagement\u00a0\u2013, ou que comprendre un syst\u00e8me rel\u00e8verait de la science quand la responsabilit\u00e9 rel\u00e8verait du droit, en sorte que nous aurions affaire ici \u00e0 deux mondes diff\u00e9rents. Expliquer ne serait pas excuser. Comment peut-on \u00e0 ce point d\u00e9samorcer la port\u00e9e critique de la sociologie\u00a0?<\/p>\n<p>\u00abJe pense qu\u2019il faut r\u00e9cup\u00e9rer le mot d\u2019excuse. On c\u00e8de trop facilement aux offensives de la pens\u00e9e r\u00e9actionnaire ou conservatrice. Excuser, c\u2019est un beau programme de gauche. Oui, c\u2019est un beau mot &#8220;excuser&#8221;, qui prend en compte avec g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et rationalit\u00e9 la mani\u00e8re dont les vies sont form\u00e9es, les violences que les gens ont subies, les cadres dans lesquels ils vivent,\u00a0etc. Il faut revaloriser ce mot dans la culture juridique et politique. C\u2019est d\u2019autant plus l\u00e9gitime que le droit pr\u00e9voit d\u00e9j\u00e0 des excuses \u2013\u00a0ce qui montre \u00e0 quel point des deux c\u00f4t\u00e9s, le d\u00e9bat se fonde sur une ignorance du fonctionnement du droit contemporain.<\/p>\n<p>\u00abOn peut penser \u00e0 &#8220;l\u2019excuse de minorit\u00e9&#8221; pour les enfants, mais aussi \u00e0 l\u2019irresponsabilit\u00e9 p\u00e9nale pour les malades mentaux. Aujourd\u2019hui, la justice utilise d\u00e9j\u00e0 un savoir (psychiatrique) pour lever, parfois, la responsabilit\u00e9 (dans les cas de troubles mentaux). Pourquoi ne pourrait-on pas utiliser de la m\u00eame mani\u00e8re le savoir sociologique\u00a0? J\u2019ai assist\u00e9 \u00e0 de nombreux proc\u00e8s d\u2019assises pour mon dernier livre. A plusieurs d\u2019entre eux, les accus\u00e9s \u00e9taient des SDF\u00a0: ils boivent, ils se battent, l\u2019un d\u2019entre eux tombe et meurt. Je pourrais tr\u00e8s bien comprendre qu\u2019on d\u00e9clare ce SDF irresponsable de ces coups mortels, ou qu\u2019on att\u00e9nue sa responsabilit\u00e9, en raison de la fa\u00e7on dont son geste fut prescrit et engendr\u00e9 par la situation dans laquelle il s\u2019est trouv\u00e9 pris. Ne serait-ce pas une conqu\u00eate de la raison sociologique et politique sur les pulsions r\u00e9pressives et de jugement\u00a0?\u00bb<\/p>\n<p><em>Juger, l\u2019Etat p\u00e9nal face \u00e0 la sociologie<\/em>, Fayard, janvier\u00a02016<\/p>\n<p><a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.liberation.fr\/debats\/2016\/01\/12\/culture-de-l-excuse-les-sociologues-repondent-a-valls_1425855\" >Go to Original \u2013 liberation.fr<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00abExpliquer le jihadisme, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 vouloir un peu excuser.\u00bb Samedi [9 jan], le Premier ministre a exprim\u00e9, une nouvelle fois, sa d\u00e9fiance envers l\u2019analyse sociale et culturelle de la violence terroriste. Une accusation qui passe mal aupr\u00e8s des intellectuels.<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[46],"tags":[],"class_list":["post-69007","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-original-languages"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/69007","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=69007"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/69007\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=69007"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=69007"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=69007"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}