{"id":9769,"date":"2011-01-31T00:00:54","date_gmt":"2011-01-30T23:00:54","guid":{"rendered":"http:\/\/www.transcend.org\/tms\/?p=9769"},"modified":"2011-01-27T19:37:11","modified_gmt":"2011-01-27T18:37:11","slug":"french-capitalisme-transnational-ou-imperialisme-collectif","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/2011\/01\/french-capitalisme-transnational-ou-imperialisme-collectif\/","title":{"rendered":"(French) Capitalisme Transnational ou Imp\u00e9rialisme Collectif?"},"content":{"rendered":"<p><em>Un capitalisme transnational en voie d\u2019\u00e9mergence ?<br \/>\n<\/em><\/p>\n<p>La question de la nature de la \u00ab mondialisation \u00bb du capitalisme (en franglais la \u00ab globalisation \u00bb) est au centre de d\u00e9bats importants depuis au moins une trentaine d\u2019ann\u00e9es. Pour ceux qui, comme moi-m\u00eame, Wallerstein, Arrighi et Franck ont affirm\u00e9 depuis fort longtemps que le capitalisme historique a toujours \u00e9t\u00e9 mondialis\u00e9, \u00e0 toutes les \u00e9tapes de son d\u00e9veloppement, la seule question qui se pose est de savoir si la nouvelle \u00e9tape de cette mondialisation pr\u00e9sente quelques caract\u00e9ristiques importantes nouvelles qui constituent un changement qualitatif dans la nature du capitalisme.<\/p>\n<p>Une r\u00e9ponse positive \u00e0 cette question est donn\u00e9e d\u2019embl\u00e9e par la presque totalit\u00e9 des \u00e9conomistes et des politologues conventionnels pour lesquels la \u00ab transnationalisation \u00bb en cours de d\u00e9veloppement rapide efface graduellement la port\u00e9e des bases nationales qui auraient caract\u00e9ris\u00e9 le capitalisme historique du pass\u00e9. Pour ceux-l\u00e0, le sens de la nouvelle mondialisation m\u00e9rite \u00e0 peine d\u2019\u00eatre pr\u00e9cis\u00e9, tant il serait \u00e9vident. Beaucoup plus int\u00e9ressantes sont les r\u00e9flexions propos\u00e9es dans ce domaine par les \u00e9conomistes critiques du capitalisme qui, eux aussi donnent une r\u00e9ponse positive \u00e0 la question, mais en pr\u00e9cisant leurs arguments factuels et, sur cette base, en d\u00e9gageant des conclusions plus fines concernant la nature de la transformation.<\/p>\n<p>Stephen Hymer est le premier, \u00e0 ma connaissance, \u00e0 avoir formul\u00e9, d\u00e8s 1970, cette r\u00e9ponse positive (\u00e0 une question encore rarement pos\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9poque) en affirmant \u00ab An internationalist capitalist class is emerging whose interests lie in the world economy \u00bb (cit\u00e9 par William K. Carroll, The making of a transnational capitalist class ?, Zed 2010, page 2).<\/p>\n<p>Kees Van Der Pijl (The Making of an Atlantic Ruling Class, 1984) avait toujours int\u00e9gr\u00e9 l\u2019analyse des transformations du syst\u00e8me \u00e9conomique dans une \u00e9conomie politique plus large qui donne toute son importance \u00e0 la dimension politique des probl\u00e8mes, comme il se doit. Il \u00e9tait parmi les premiers \u00e0 avoir dit (\u00e0 juste titre \u00e0 mon avis) que le \u00ab projet europ\u00e9en \u00bb avait \u00e9t\u00e9 con\u00e7u \u00e0 Washington (\u00ab European unification was a product of US intervention \u00bb), rappel\u00e9 par Carroll (op cite, page 155). J\u2019ai, pour ma part, toujours exprim\u00e9 ce m\u00eame point de vue.<\/p>\n<p>Mais des pas en avant dans l\u2019affirmation de l\u2019\u00e9mergence d\u2019un \u00ab capitalisme atlantique transnational \u00bb (int\u00e9grant les Etats Unis et l\u2019Europe du Nord Ouest) ont \u00e9t\u00e9 propos\u00e9s plus r\u00e9cemment par Leslie Sklair (The transnational capitalist class ; Blackwell, 2001), W. I. Robinson (A theory of Global Capitalism, John Hopkins, Batimore, 2004) et William K. Carroll (op cite, 2010).<\/p>\n<p>Robinson est celui qui est all\u00e9 le plus loin dans la d\u00e9finition de la transformation qualitative du capitalisme, en affirmant que la nouvelle bourgeoisie est constitu\u00e9e par ceux qui poss\u00e8dent les moyens de production majeurs \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale (\u00ab a group that owns leading worldwide means of production \u00bb, rappel\u00e9 par Caroll, op cite, page 3).<\/p>\n<p>Leslie Sklain (op cite) d\u00e9finit la nouvelle transnationalisation en int\u00e9grant dans une seule r\u00e9alit\u00e9 les diff\u00e9rentes dimensions de son affirmation nouvelle. La classe dirigeante mondialis\u00e9e nouvelle associerait donc, dans cet esprit : les cadres dirigeants (\u00ab corporate executives \u00bb) des oligopoles majeurs, les classes politiques \u00e0 leur service (\u00ab globalizing bureaucrats and politicians \u00bb, les technocrates \u00e9galement \u00e0 leur service (\u00ab globalizing professionals \u00bb) et m\u00eame les plus larges couches sociales privil\u00e9gi\u00e9es b\u00e9n\u00e9ficiaires de la mondialisation (\u00ab consumerist elites \u00bb).<\/p>\n<p>Le fait de cette association n\u2019est, par lui-m\u00eame, gu\u00e8re discutable. Mais peut-on en d\u00e9duire qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une seule classe (mondiale) ou d\u2019un groupe de classes associ\u00e9es et constitutives d\u2019un bloc historique (\u00e0 la Gramsci) dominant \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale ? Ou d\u2019un groupe de classes (de nationalit\u00e9s diff\u00e9rentes entre autre) \u00e0 la fois conscients de la convergence de leurs int\u00e9r\u00eats mais tout \u00e9galement en comp\u00e9tition ? Cette troisi\u00e8me r\u00e9ponse, qui est celle de Pijl, est \u00e9galement la mienne, pour les raisons que je donnerai plus loin.<\/p>\n<p>L\u2019ouvrage le plus r\u00e9cent sur la question, celui de William Carroll (op cite, 2010), est le produit d\u2019un travail empirique d\u2019une ampleur titanesque. Carroll a choisi un indicateur de l\u2019interp\u00e9n\u00e9tration des capitaux, tant aux plans nationaux qu\u2019aux plans transnationaux, europ\u00e9en, nord atlantique et mondial. Cet indicateur est constitu\u00e9 par le nombre des repr\u00e9sentations crois\u00e9es dans les conseils d\u2019administration des firmes. Carroll a donc recens\u00e9 tous ces \u00e9changes de repr\u00e9sentation, pour le groupe des 100 ou pour celui des 500 plus grandes firmes mondiales. Les classements qu\u2019il \u00e9tablit, du degr\u00e9 d\u2019interp\u00e9n\u00e9tration des capitaux, sont le produit de ce travail, sans pareil \u00e0 ma connaissance pour sa pr\u00e9cision et l\u2019illustration magnifique et \u00e9clairante des r\u00e9sultats dans une s\u00e9rie de graphiques (d\u2019autant plus noirs que cette interp\u00e9n\u00e9tration est forte, ou gris, ou presque blancs quand elle l\u2019est moins).<\/p>\n<p>Je n\u2019\u00e9prouve aucune difficult\u00e9 \u00e0 souscrire donc aux conclusions imm\u00e9diates que Carroll tire de cet examen. Je reviendrai sur des conclusions moins imm\u00e9diates dont je ne suis pas convaincu. Les conclusions imm\u00e9diates de Carroll sont les suivantes :<\/p>\n<p>&#8211; Les interp\u00e9n\u00e9trations transnationales n\u2019ont pas r\u00e9duit l\u2019ampleur de celles qui concernent les syst\u00e8mes nationaux (\u00ab the transnationalisation of the corporate network has not fragmented national corporate networks \u00bb, p 24 ; ou encore : \u00ab transnational network is a kind of superstructure that rests upon rather resilient national bases \u00bb, p 34).<\/p>\n<p>&#8211; Les liens entre les firmes se trouvent renforc\u00e9s, d\u2019abord dans chacun des cadres nationaux (m\u00eame en Europe) \u2013 et l\u2019Allemagne pr\u00e9sente dans ce domaine la figure du syst\u00e8me national le plus fortement int\u00e9gr\u00e9 par comparaison aux autres pays europ\u00e9ens \u2013 puis dans celui de la petite Europe du nord ouest (Allemagne, France, Pays Bas, Suisse, Su\u00e8de, la Grande Bretagne occupant une position singuli\u00e8re dans ce r\u00e9seau de liaisons), ensuite dans le cadre Atlantique (cette Europe et les Etats Unis\/Canada). Par contre les r\u00e9seaux Europe\/Japon ou Atlantique nord\/Japon sont ch\u00e9tifs. Encore davantage le sont les liens entre le centre atlantique d\u2019une part et tout le reste du monde d\u2019autre part (y compris les pays \u00e9mergents, Chine et autres).<\/p>\n<p>&#8211; Le r\u00e9seau europ\u00e9en exclut pratiquement l\u2019Europe de l\u2019Est et les Balkans ; il est concentr\u00e9 sur l\u2019Europe occidentale capitaliste avanc\u00e9e.<\/p>\n<p>&#8211; Les r\u00e9seaux europ\u00e9ens et atlantiques int\u00e9gr\u00e9s concernent principalement les firmes industrielles et commerciales et fort peu les banques. Celles-ci sont fortement reli\u00e9es \u00e0 certains des segments syst\u00e8mes productifs nationaux, mais fort peu reli\u00e9es entre elles directement. Les banques restent donc \u00ab nationales \u00bb plus largement que les autres firmes ; elles sont moins europ\u00e9ennes ou atlantiques.<\/p>\n<p>&#8211; L\u2019int\u00e9gration ouest europ\u00e9enne (et non europ\u00e9enne, puisque les pays de l\u2019Europe de l\u2019Est et du Sud en sont exclus) est nettement en avance comparativement aux autres expressions de l\u2019int\u00e9gration transnationale.<\/p>\n<p>Carroll tire de ses observations deux conclusions majeures :<\/p>\n<p>&#8211; Que la construction ouest europ\u00e9enne est en marche. Je reviendrai sur cette conclusion dont la formulation, beaucoup trop rapide \u00e0 mon avis, risque d\u2019inspirer une vision erron\u00e9e de la perspective.<\/p>\n<p>&#8211; Que les espaces nationaux int\u00e9gr\u00e9s restent importants.<\/p>\n<p>Carroll formule cette conclusion dans les termes suivants : \u00ab the notion that the elite is becoming disembodied from national moorings and repositioned in a supra national space underestimates the persistence of national and regional attachments\u201d (p 129). Je consid\u00e8re que le terme \u201cunderestimate\u201d est lui-m\u00eame trop ambigu pour traduire correctement la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019articulation national\/transnational tant \u00e0 l\u2019\u00e9chelle atlantique qu\u2019\u00e0 celle de l\u2019Europe occidentale.<\/p>\n<p>CAPITALISMES NATIONAUX ET IMPERIALISME COLLECTIF<\/p>\n<p>Le capitalisme ne se r\u00e9duit pas \u00e0 la somme des firmes capitalistes. L\u2019accent plac\u00e9 par l\u2019\u00e9conomie conventionnelle sur le fonctionnement des march\u00e9s et l\u2019abandon de l\u2019\u00e9conomie politique d\u00e9figurent syst\u00e9matiquement la r\u00e9alit\u00e9 et n\u2019en donnent qu\u2019une image trompeuse et finalement erron\u00e9e.<\/p>\n<p>Le capitalisme est une r\u00e9alit\u00e9 historique et sociale (et non seulement \u00e9conomique) qu\u2019on doit \u00e9tudier comme un ensemble de soci\u00e9t\u00e9s capitalistes (et non d\u2019\u00e9conomies capitalistes, encore moins de firmes capitalistes). Je pr\u00e9tends que ces soci\u00e9t\u00e9s capitalistes sont des soci\u00e9t\u00e9s nationales, et j\u2019insiste sur cette qualification. Elles l\u2019ont toujours \u00e9t\u00e9 et le sont encore, en d\u00e9pit de la transnationalisation, qui, au demeurant, a toujours accompagn\u00e9 le d\u00e9ploiement mondial de celles de ces soci\u00e9t\u00e9s nationales qui sont dominantes.<\/p>\n<p>Dans l\u2019analyse de ces capitalismes nationaux, aujourd\u2019hui comme hier, l\u2019accent dans la recherche ne doit sans doute pas n\u00e9gliger l\u2019examen des r\u00e9alit\u00e9s que les firmes capitalistes repr\u00e9sentent. Mais elle doit aller plus loin et porter :<\/p>\n<p>&#8211; sur la nature des formations sociales concern\u00e9es ;<\/p>\n<p>&#8211; sur celle de la bourgeoisie (la classe capitaliste qui les dominent) correspondant \u00e0 ces formations ;<\/p>\n<p>&#8211; sur celle de l\u2019Etat qui g\u00e8re la politique dans ces formations.<\/p>\n<p>J\u2019ai toujours pr\u00e9tendu \u2013 et je maintiens ce point de vue \u2013 que les formations sociales du capitalisme central constituaient des syst\u00e8mes productifs int\u00e9gr\u00e9s et autocentr\u00e9s, m\u00eame s\u2019ils sont ouverts, et de surcro\u00eet agressivement ouverts. Le concept de syst\u00e8me autocentr\u00e9 est lui-m\u00eame complexe et articule diverses dimensions :<\/p>\n<p>&#8211; l\u2019interd\u00e9pendance technique des divers segments du syst\u00e8me productif (dont les tableaux d\u2019input \u2013 output donnent l\u2019image) ;<\/p>\n<p>&#8211; les modes de gestion du rapport de classe conflictuel capital\/travail ;<\/p>\n<p>&#8211; la nature des rapports qui articulent la domination des monopoles (depuis la fin du XXe si\u00e8cle) aux autres secteurs de la production capitaliste, ou int\u00e9gr\u00e9es dans le capitalisme ;<\/p>\n<p>&#8211; les modes de gestion de la monnaie en leur qualit\u00e9 de moyens de placer les int\u00e9r\u00eats g\u00e9n\u00e9raux du capital au dessus des int\u00e9r\u00eats conflictuels des capitalistes individuels ; (v) la nature de l\u2019ouverture (agressive) et les modes de gestion de la transnationalisation asym\u00e9trique qui l\u2019accompagne.<\/p>\n<p>Evidemment ce type d\u2019analyse holistique \u2013 propre \u00e0 l\u2019\u00e9conomie politique (je pr\u00e9f\u00e8re dire au mat\u00e9rialisme historique) \u2013 ne peut \u00eatre donn\u00e9 une fois pour toutes. Il faut en d\u00e9gager l\u2019histoire et les d\u00e9veloppements transformateurs d\u2019une phase \u00e0 l\u2019autre de celle-ci.<\/p>\n<p>De ce point de vue l\u2019indicateur que repr\u00e9sentent les repr\u00e9sentations crois\u00e9es dans les conseils d\u2019administration des firmes, choisi par Carroll, ne peut, par lui-m\u00eame r\u00e9pondre \u00e0 aucune des questions pos\u00e9es. Il ne permet ni de dire qu\u2019un capitalisme transnational en voie d\u2019\u00e9mergence tend \u00e0 se substituer aux capitalismes nationaux \u2013 ou \u00e0 les soumettre \u00e0 sa logique, ni son contraire \u2013 que les capitalismes nationaux restent d\u00e9terminants dans la configuration de la transnationalisation. Il ne permet ni de dire qu\u2019une \u00ab classe capitaliste transnationale \u00bb est en voie d\u2019\u00e9mergence, ni qu\u2019elle ne l\u2019est pas.<\/p>\n<p>Il ne peut \u00eatre question ici de d\u00e9velopper les arguments empiriques (je souligne ce qualificatif) qu\u2019il faudrait r\u00e9unir et analyser pour avancer dans les r\u00e9ponses aux six questions pos\u00e9es plus haut. Une bonne partie de ce que j\u2019ai \u00e9crit au cours des cinquante derni\u00e8res ann\u00e9es a constitu\u00e9 ma modeste contribution en r\u00e9ponse \u00e0 ces questions. Mais ce genre de contributions se font malheureusement de plus en plus rares, avec les d\u00e9vastations associ\u00e9es au transfert du centre de gravit\u00e9 de la r\u00e9flexion sur les \u00ab march\u00e9s \u00bb, fatales pour l\u2019analyse r\u00e9aliste et critique du capitalisme.<\/p>\n<p>Sklair est conscient de l&#8217;impossibilit\u00e9 de conclure \u00e0 l&#8217;\u00e9mergence d&#8217;un capitalisme \u00ab post national \u00bb. Il \u00e9crit : \u00ab we should speak of a transnational capitalist class only if there are structural conditions that reproduces a transnational corporate community independent of its national home base \u00bb (cit\u00e9 par Carroll, op cite, p 19). Or ces \u00ab conditions structurelles \u00bb sont loin d&#8217;\u00eatre r\u00e9unies, en d\u00e9pit de la transnationalisation qui a le vent en poupe depuis une trentaine d&#8217;ann\u00e9es.<\/p>\n<p>La CNUCED a propos\u00e9 en 1993, pour la mesure de ce degr\u00e9 de transnationalisation, un bon indice (\u00ab transnationality index \u00bb TNI) simple, presque \u00e9vident, qui associe trois grandeurs relatives : la part des actifs \u00e9trangers dans les actifs totaux d&#8217;une firme, celle de ses ventes \u00e0 l&#8217;exportation par rapport \u00e0 son chiffre d&#8217;affaires total, celle de l&#8217;emploi \u00e0 l&#8217;ext\u00e9rieur par rapport \u00e0 celui de l&#8217;ensemble de la force de travail qui lui est soumise. Or ce TNI s&#8217;\u00e9l\u00e8ve visiblement au cours de la d\u00e9cennie 1996-2006 (cit\u00e9 par Carroll, op cit, p 91). Mais est-ce l\u00e0 un fait seulement conjoncturel, ou le reflet d&#8217;une transformation d\u00e9cisive, irr\u00e9versible ? Et quand bien m\u00eame le serait-il, la transnationalisation en question affaiblit-elle, ou au contraire renforce les capitalismes nationaux dominants qui la fa\u00e7onnent ? Le fait par lui m\u00eame ne r\u00e9pond pas \u00e0 cette question, et je n&#8217;en suis pas surpris.<\/p>\n<p>Sortant du cadre \u00e9troit de ce que l&#8217;on peut tirer comme conclusions du recensement des \u00e9changes crois\u00e9s entre membres des conseils d&#8217;administration des firmes, Carroll fait \u2013 au passage \u2013 quelques observations importantes :<\/p>\n<p>&#8211; Que les \u00e9conomies du Sud, y compris celles des pays \u00e9mergents (et m\u00eame du plus brillant d&#8217;entre eux, la Chine) ont \u00e9t\u00e9 \u00e9cart\u00e9es des processus d&#8217;intensification des r\u00e9seaux d&#8217;interd\u00e9pendance transnationalis\u00e9e propre au Nord. Carroll va jusqu&#8217;\u00e0 \u00e9crire : \u00ab the network seemed to present one facet of a collective imperialism, organized to help manage global capitalism \u00bb (op cit, p 55). Je note ici la reprise de ma th\u00e8se concernant l&#8217;\u00e9mergence d&#8217;un imp\u00e9rialisme collectif, terme plus appropri\u00e9, selon moi, que celui, vague \u00e0 l&#8217;extr\u00eame, de \u00ab globalisation \u00bb.<\/p>\n<p>&#8211; Que la transnationalisation marqu\u00e9e n&#8217;int\u00e9resse v\u00e9ritablement que les \u00e9conomies de l&#8217;Atlantique nord (Etats Unis, Europe occidentale), tandis que le Japon para\u00eet ne participer que marginalement \u00e0 ce proc\u00e8s.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re de ces observations invite \u00e0 ouvrir le d\u00e9bat sur ce que j&#8217;ai qualifi\u00e9 d&#8217;\u00e9mergence de l&#8217;imp\u00e9rialisme collectif de la triade (Etats Unis, Europe occidentale, Japon).<\/p>\n<p>La mondialisation (\u00ab globalization \u00bb) est un terme inappropri\u00e9. Sa popularit\u00e9 est \u00e0 la mesure de la violence de l&#8217;agression id\u00e9ologique qui a interdit de parler d\u00e9sormais d&#8217;imp\u00e9rialisme ! Pour moi, dans son d\u00e9ploiement, le capitalisme historique r\u00e9ellement existant a toujours \u00e9t\u00e9 mondialis\u00e9 et polarisant, et de ce fait imp\u00e9rialiste. L&#8217;imp\u00e9rialisme collectif n&#8217;est alors qu&#8217;une forme nouvelle d&#8217;un ph\u00e9nom\u00e8ne ancien et permanent : l&#8217;imp\u00e9rialisme.<\/p>\n<p>Cette forme nouvelle repose certainement sur des bases objectives, dont la transnationalisation renforc\u00e9e des firmes dominants exprime la nature. Elle implique le ralliement \u00e0 un projet politique commun : celui de g\u00e9rer ensemble le monde soumis (le grand Sud, global South), et, \u00e0 cette fin, de le soumettre au contr\u00f4le militaire de la Plan\u00e8te par les forces arm\u00e9es des Etats Unis et de leurs alli\u00e9s subalternes de la triade (l&#8217;OTAN, le Japon). Mais cette exigence nouvelle n&#8217;abolit pas le caract\u00e8re national des composantes capitalistes de la triade. Elle en att\u00e9nue les contradictions et les conflits mais ne les abolit pas. Carroll signale les incertitudes associ\u00e9es \u00e0 la permanence de ces conflits. Il \u00e9crit : \u00ab the wave of the international mergers did not lead to stable transnational firms \u00bb (op cit, p 18).<\/p>\n<p>L&#8217;analyse de ces convergences des politiques de la triade et des conflits qui les traversent est hors du champ du regard de Carroll. Je l&#8217;ai replac\u00e9 au centre de mon analyse de la longue crise syst\u00e9mique contemporaine du capitalisme des monopoles g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9s (je renvoie ici \u00e0 mon ouvrage intitul\u00e9, La crise, sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en crise ?, \u00e9dition fran\u00e7aise 2008, traduction anglaise, Ending the crisis of capitalism or Ending capitalism ? , 2010).<\/p>\n<p>Les partenaires nationaux de la triade (et j&#8217;insiste sur cette qualification m\u00eame pour ce qui est de l&#8217;Europe) sont \u00e9videmment in\u00e9gaux.<\/p>\n<p>Les d\u00e9bats sur l&#8217;h\u00e9g\u00e9monie \u2013 au sens gramscien \u2013 et en particulier sur le d\u00e9clin de l&#8217;h\u00e9g\u00e9monie des Etats Unis, trouvent leur place dans ce cadre Son analyse ne peut \u00eatre restreinte \u00e0 celle des comp\u00e9titivit\u00e9s in\u00e9gales des syst\u00e8mes productifs concern\u00e9s (des Etats Unis, de la Grande Bretagne, de l&#8217;Allemagne, du Japon, de la France etc.). Elle doit int\u00e9grer ses dimensions politiques, id\u00e9ologiques et militaires.<\/p>\n<p>Les d\u00e9bats sur les origines et le d\u00e9ploiement de la financiarisation, comme sur ses effets, trouvent tout \u00e9galement leur place ici. Je renvoie encore le lecteur sur ce sujet \u00e0 mon ouvrage cit\u00e9 sur La Crise. La financiarisation est, dans cette analyse, non pas le produit \u00ab d&#8217;erreurs \u00bb, voire de \u00ab divagations \u00bb, mais la traduction des exigences de r\u00e9ponse du capital des monopoles g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9s \u00e0 sa crise. N\u00e9anmoins cette financiarisation entre en conflit avec les exigences de la gestion nationale n\u00e9cessaire de la monnaie (m\u00eame dans l&#8217;Europe de l&#8217;euro comme je le dirai plus loin). L&#8217;observation faite par Carroll, concernant le degr\u00e9 plus faible de transnationalisation des banques (en comparaison des firmes productives) est le t\u00e9moignage de cette contradiction, et le rappel de l&#8217;autonomie des syst\u00e8mes nationaux, en d\u00e9pit de la transnationalisation.<\/p>\n<p>La transnationalisation, n\u00e9anmoins, affaiblit certainement la coh\u00e9rence des syst\u00e8mes productifs nationaux concern\u00e9s, m\u00eame ceux des plus puissants partenaires. Mais elle ne lui substitue pas l&#8217;\u00e9mergence d&#8217;une coh\u00e9rence d&#8217;un syst\u00e8me productif transnational (voire m\u00eame transeurop\u00e9en) auquel les syst\u00e8mes nationaux seraient contraints de se soumettre. Le syst\u00e8me global est de ce fait instable, et il le sera de plus en plus, comme Carroll l&#8217;a dit, en passant.<\/p>\n<p>Au sein de la triade la place du Japon para\u00eet marginale, \u00e0 en croire les d\u00e9ductions de Carroll. Je crois qu&#8217;il y a l\u00e0 une erreur d&#8217;optique et une vision de la r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9form\u00e9e par le choix de l&#8217;indicateur (les \u00e9changes crois\u00e9s dans les conseils d&#8217;administration). Le capitalisme japonais a toujours \u00e9t\u00e9 opaque ; et son souci de rester le seul ma\u00eetre chez lui, m\u00eame s&#8217;il est devenu plus apparent que r\u00e9el, est bien connu. En d\u00e9pit de cela, dans d&#8217;autres formes, y compris bien entendu aux plans politiques et militaires, l&#8217;appartenance du Japon \u00e0 la triade de l&#8217;imp\u00e9rialisme collectif ne fait pas de doute, \u00e0 mon avis.<\/p>\n<p>D&#8217;une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale les fronti\u00e8res de cette triade me paraissent clairement dessin\u00e9es. Je reviendrai plus loin sur celles internes \u00e0 l&#8217;Europe. Mais quid du Canada, de l&#8217;Australie ? Ces deux capitalismes nationaux sont \u2013 pour des raisons pour lesquels je n&#8217;ai pas la place de fournir ici des d\u00e9veloppements argument\u00e9s \u2013 dans la position de ce que j&#8217;ai appel\u00e9 des \u00ab provinces ext\u00e9rieures \u00bb des Etats Unis. Le Japon est un peu dans cette situation \u00e9galement, \u00e0 sa mani\u00e8re. Le Mexique, sur lequel je reviendrai, ne l&#8217;est pas.<\/p>\n<p>Pour toutes ces raisons le conflit majeur qui traverse le syst\u00e8me global est celui qui oppose, et opposera n\u00e9cessairement toujours davantage \u2013 dans l&#8217;horizon visible \u2013 le \u00ab Nord \u00bb (la triade imp\u00e9rialiste) et le \u00ab Sud \u00bb (en particulier la Chine et les autres pays \u00e9mergents).<\/p>\n<p>L&#8217;EUROPE, OU LES EUROPES, EN CONSTRUCTION ? OU EN DECONSTRUCTION ?<\/p>\n<p>Additionnez les chiffres des populaires et les volumes des PIB des pays europ\u00e9ens ; vous obtiendrez au total l&#8217;image de la premi\u00e8re puissance \u00e9conomique mondiale. On nous raconte donc que m\u00eame si le projet europ\u00e9en avait \u00e9t\u00e9 con\u00e7u \u00e0 Washington au d\u00e9part, il serait devenu une r\u00e9alit\u00e9 en marche permettant \u00e0 l&#8217;Europe de discuter d&#8217;\u00e9gal \u00e0 \u00e9gal avec les Etats Unis, voire de s&#8217;affirmer comme le centre de gravit\u00e9 majeur du syst\u00e8me mondial.<\/p>\n<p>Ce discours ne tient pas la route, tout simplement parce que les Etats nations associ\u00e9s dans l&#8217;Union Europ\u00e9enne restent fond\u00e9s sur des capitalismes nationaux plus concurrents que compl\u00e9mentaires les uns des autres, ou bien encore ne sont compl\u00e9mentaires que dans une in\u00e9galit\u00e9 tenace, si celle-ci est accept\u00e9e par les plus faibles. Il ne s&#8217;agit donc pas d&#8217;un ensemble stable, comme le sont les Etats Unis, qui, en d\u00e9pit de leur constitution f\u00e9d\u00e9rale, constituent une seule nation et un seul Etat.<\/p>\n<p>La Constitution europ\u00e9enne ne permet pas de transcender cette situation ; elle ne permet pas de s&#8217;acheminer vers \u00ab l&#8217;Etat Europ\u00e9en \u00bb fut-il \u00ab conf\u00e9d\u00e9ral \u00bb et plurinational. Cette construction n&#8217;a rien fait de plus qu&#8217;ent\u00e9riner les desiderata des capitalismes de monopoles nationaux. Apeldoor a eu raison de nous faire comprendre d\u00e8s 2002 que cette constitution avait \u00e9t\u00e9 pratiquement r\u00e9dig\u00e9e par la European Round Table of Industrialists, sans consultation aucune des pouvoirs \u00e9lus, comme le rappelle Carroll (op cit, p 155).<\/p>\n<p>Or le consensus sur lequel repose les strat\u00e9gies des monopoles des pays concern\u00e9s ne poursuit qu&#8217;un seul objectif : rendre impossible la remise en question de la domination exclusive des monopoles concern\u00e9s par des pouvoirs \u00e9lus quelconques (\u00ab faire du socialisme un objectif ill\u00e9gal \u00bb comme Giscard d&#8217;Estaing l&#8217;a avou\u00e9). De ce fait ce consensus interdit la progression vers la construction d&#8217;un Etat transnational, si celle-ci \u00e9tait possible en d\u00e9pit de la diversit\u00e9 des formations nationales europ\u00e9ennes.<\/p>\n<p>La crise de l&#8217;euro a fait \u00e9clater cette r\u00e9alit\u00e9 et mis au devant de la sc\u00e9ne les asym\u00e9tries qui caract\u00e9risent la construction europ\u00e9enne. Dans le rappel que j&#8217;ai fait des raisons de cette \u00ab impossible gestion de l&#8217;euro \u00bb (traduction anglaise sur le site de Pambazuka : \u00ab the impossible management of the euro \u00bb), j&#8217;ai insist\u00e9 sur l&#8217;objectif poursuivi par l&#8217;Allemagne, celui de \u00ab dominer l&#8217;Europe \u00bb. Tout simplement, comme le rappellent nos amis grecs mentionn\u00e9s dans mon analyse, r\u00e9aliser par les moyens de l&#8217;\u00e9conomie ce que l&#8217;Allemagne a \u00e9chou\u00e9 par deux fois \u00e0 imposer par la conqu\u00eate militaire : une \u00ab Europe allemande \u00bb.<br \/>\nL&#8217;Europe se conjugue donc toujours au pluriel.<\/p>\n<p>La \u00ab premi\u00e8re Europe \u00bb, constitu\u00e9e par le noyau des capitalismes historiques nationaux les plus puissants (l&#8217;Allemagne, la France, la Grande Bretagne, auxquels on peut adjoindre les Etats plus modestes, mais non moins avanc\u00e9s que sont les Pays Bas, la Belgique, la Suisse, la Su\u00e8de), est elle m\u00eame travers\u00e9e de conflits, potentiellement violents, en d\u00e9pit des apparences. Les tandem France\/Allemagne ne fonctionne que dans la mesure o\u00f9 le plus faible \u2013 la France \u2013 s&#8217;aligne de fait sur les positions du plus fort \u2013 l&#8217;Allemagne. Ce qui est le cas avec Sarkozy, mais n&#8217;est pas garanti pour l&#8217;avenir. La Grande Bretagne fait cavalier seul, et recherche un \u00e9quilibre, difficile \u00e0 stabiliser, entre la satisfaction de ses nouveaux int\u00e9r\u00eats \u00ab europ\u00e9ens \u00bb et sa pr\u00e9f\u00e9rence nord atlantique.<\/p>\n<p>La \u00ab seconde Europe \u00bb est constitu\u00e9e par les capitalismes nationaux plus fragiles que repr\u00e9sentent l&#8217;Italie, l&#8217;Espagne, et peut \u00eatre m\u00eame quelques autres (l&#8217;Irlande, le Portugal, la Gr\u00e8ce). Cette Europe n&#8217;a pas voix au chapitre. Elle est invit\u00e9 \u00e0 se conformer aux d\u00e9cisions des plus puissants, l&#8217;Allemagne en premier.<\/p>\n<p>La \u00ab troisi\u00e8me Europe \u00bb \u2013 les PECO de l&#8217;ex-Europe de l&#8217;Est \u2013 constitue une p\u00e9riph\u00e9rie domin\u00e9e. Ses rapports avec la premi\u00e8re Europe, en particulier avec l&#8217;Allemagne, sont d&#8217;une nature analogue \u00e0 ceux que l&#8217;Am\u00e9rique latine entretient avec les Etats Unis. L&#8217;Europe de l&#8217;Est et les Balkans constituent le champ d&#8217;expansion de la domination des monopoles des puissances europ\u00e9ennes majeures, et rien de plus, m\u00eame si l&#8217;illusion que leurs peuples se font qu\u2019ils sont en voie de \u00ab rattraper \u00bb par et dans l&#8217;int\u00e9gration europ\u00e9enne demeure puissante.<\/p>\n<p>Un parall\u00e8le s&#8217;impose ici entre les PECO et le Mexique. En adh\u00e9rant \u00e0 la NAFTA, le Mexique a renonc\u00e9 \u00e0 son autonomie. En d\u00e9pit des apparences \u2013 une bonne croissance du PIB, elle m\u00eame fort discutable \u2013 le Mexique n&#8217;est pas sur la voie d&#8217;un d\u00e9veloppement qui lui permettrait de gravir les \u00e9chelons \u00e0 partir de sa position actuelle disons \u00ab semi-p\u00e9riph\u00e9rique : la catastrophe historique que repr\u00e9sente la capitulation de la nation mexicaine sera difficile \u00e0 surmonter, tout comme l&#8217;est celle des nations de l&#8217;Europe de l&#8217;Est. Un d\u00e9sastre analogue \u00e0 celui qui a fait perdre au Mexique la moiti\u00e9 de son territoire, annex\u00e9e par les Etats Unis au XIXe si\u00e8cle, pourrait se r\u00e9p\u00e9ter, par une forme d&#8217;annexion de la Basse Californie et du nord du pays, rel\u00e9guant son Sud \u00e0 la condition des voisins de l&#8217;Am\u00e9rique centrale, Guatemala et autres.<\/p>\n<p>L&#8217;Europe donc n&#8217;est pas \u00ab en construction \u00bb, comme malheureusement Carroll et d&#8217;autres l&#8217;affirment trop vite, fondant leur jugement sur quelques crit\u00e8res limit\u00e9s et fragiles relatifs \u00e0 l&#8217;interd\u00e9pendance des int\u00e9r\u00eats \u00e0 court terme des monopoles \u00ab europ\u00e9ens \u00bb. La crise en cours amorce plus probablement, \u00e0 mon avis, la \u00ab d\u00e9construction \u00bb de l&#8217;Europe. Au cas o\u00f9 l&#8217;Allemagne \u00e9chouait \u00e0 imposer son projet \u00ab d&#8217;Europe allemande \u00bb, Berlin pourrait prendre l&#8217;initiative de sortir de l&#8217;euro et de se replier sur une zone mark int\u00e9grant les Pays Bas, la Scandinavie, l&#8217;Europe de l&#8217;Est et les Balkans (plus ou moins suivis par l&#8217;Italie et l&#8217;Espagne), sans trop se pr\u00e9occuper de la recherche de compromis avec la France et la Grande Bretagne. Un retour \u00e0 l&#8217;Europe des ann\u00e9es 1930 ?<\/p>\n<p>FACE AU DEFI, LES REPONSES DES PEUPLES SONT-ELLES EFFICACES ? A QUELLES CONDITIONS?<\/p>\n<p>Les peuples, ceux des centres (la triade) et des p\u00e9riph\u00e9ries (\u00e9mergentes ou pas), ne sont pas confront\u00e9s au \u00ab d\u00e9fi de la mondialisation \u00bb, mais \u00e0 celui du d\u00e9ploiement de l&#8217;imp\u00e9rialisme collectif des puissances (au pluriel) de la triade. L&#8217;analyse de ce d\u00e9fi impose \u00e0 son tour d&#8217;aller voir en amont de la \u00ab mondialisation \u00bb ce que sont les transformations majeures du capitalisme qui commandent celle-ci.<\/p>\n<p>J&#8217;ai propos\u00e9 ici de qualifier ces transformations en connectant les divers aspects de leurs manifestations dans ce que j&#8217;ai appel\u00e9 le \u00ab capitalisme des monopoles g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9s \u00bb. J&#8217;entends par l\u00e0 une \u00e9tape nouvelle du capitalisme des monopoles, caract\u00e9ris\u00e9e par la soumission de l&#8217;ensemble des syst\u00e8mes productifs nationaux concern\u00e9s \u00e0 la domination de ces monopoles, lesquels pompent par ce moyen une bonne fraction de la plus value produite dans les secteurs domin\u00e9s. Je renvoie le lecteur ici encore \u00e0 mon ouvrage sur La Crise. Cette domination, pratiquement totale (et nouvelle), m&#8217;a inspir\u00e9 l&#8217;id\u00e9e d&#8217;un passage \u00e0 la domination du capital abstrait, assis sur la d\u00e9possession des bourgeoisies historiques \u00e0 son profit. La financiarisation en est l&#8217;expression.<\/p>\n<p>Carroll, dans la th\u00e8se qu&#8217;il avance d&#8217;une \u00ab bourgeoisie transnationale \u00bb (en fait transatlantique) en voie de constitution, ne se fonde pas seulement sur l&#8217;argument (limit\u00e9 et fragile \u00e0 mon avis) des \u00e9changes de repr\u00e9sentants dans les conseils d&#8217;administration des firmes, il renforce la puissance de son argument en mettant en relief les instruments politiques institutionalis\u00e9s importants que cette classe en formation s&#8217;est donn\u00e9e. Ses analyses des fonctions remplies par neuf de ces institutions m\u00e9ritent d&#8217;\u00eatre rappel\u00e9es :<\/p>\n<p>&#8211; Bien que l&#8217;International chamber of Commerce ait \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e en 1919, son r\u00f4le a pris une dimension consid\u00e9rablement plus d\u00e9cisive depuis la cr\u00e9ation r\u00e9cente de l&#8217;OMC, dont elle demeure la source d&#8217;inspiration majeure.<\/p>\n<p>&#8211; Les Bilderberg Conferene, initi\u00e9es d\u00e8s 1952 (La soci\u00e9t\u00e9 du Mont p\u00e8lerin), anim\u00e9es par le mentor du lib\u00e9ralisme sans fronti\u00e8res ni limites, Hayek, ont su populariser le discours du n\u00e9olib\u00e9ralisme aupr\u00e8s des hommes politiques, des t\u00e9nors des m\u00e9dias, des militaires de haut grade des pays de la triade. La Commission trilat\u00e9rale, mise en place en 1973, a donn\u00e9 \u00e0 ce discours une tonalit\u00e9 quasi officielle, \u00e0 laquelle les gouvernements et partis politiques majeurs de la triade \u2013 de droite et de gauche \u2013 ont adh\u00e9r\u00e9. Le World Economic Forum (Davos) en a pris le relai en l&#8217;amplifiant \u00e0 partir de 1982.<\/p>\n<p>&#8211; Plus r\u00e9cemment le World Business Council for Sustainable Development, cr\u00e9\u00e9e en 1995, poursuit l&#8217;objectif \u00ab d&#8217;habiller en vert \u00bb les strat\u00e9gies d&#8217;expansion du capital des monopoles, et, par ce moyen, de rallier les opinions \u00e9cologistes qui ont le vent en poupe.<\/p>\n<p>&#8211; Au niveau europ\u00e9en, la European Round Table of Industrialists a pris, \u00e0 partir de 1984, l&#8217;importance qu&#8217;on conna\u00eet, en devenant la source majeure d&#8217;inspiration des d\u00e9cisions prises \u00e0 Bruxelles au nom de l&#8217;Union Europ\u00e9enne.<\/p>\n<p>&#8211; Parall\u00e8lement les partenaires de la triade ont mis en place en 1995 deux instruments de leurs dialogues permanents, le Transatlantic Business Dialogue et la European Union\/Japan Round Table ; tandis qu&#8217;\u00e0 l&#8217;\u00e9chelle de la NAFTA \u00e9tait cr\u00e9\u00e9 en 2006 le North American Competitiveness Council.<\/p>\n<p>Bien que les discours d\u00e9velopp\u00e9s dans ces institutions sont bien connus et banals \u00e0 l&#8217;extr\u00eame \u2013 simplement ultra r\u00e9actionnaires \u2013 il est n\u00e9cessaire de le dire et de le r\u00e9p\u00e9ter, car ces \u00ab think tanks \u00bb b\u00e9n\u00e9ficient toujours de la r\u00e9putation honorable de r\u00e9unir en leur sein ceux qui \u00ab connaissent le mieux \u00bb les probl\u00e8mes. Le citoyen \u2013 spectateur de base d&#8217;aujourd&#8217;hui reste largement convaincu que nul ne saurait mieux conna\u00eetre les probl\u00e8mes \u00e9conomiques que les chefs d&#8217;entreprise. On lui a fait oublier que ces chefs d&#8217;entreprise n&#8217;avaient d&#8217;autre pr\u00e9occupation que de garantir \u00e0 leur entreprise le taux de profit le plus \u00e9lev\u00e9 possible, et que le ch\u00f4mage, par exemple, n&#8217;est pas leur probl\u00e8me. Les questions \u00e9conomiques ne sont vues que dans ce miroir d\u00e9formant.<\/p>\n<p>Carroll tire trop facilement de ces observations la conclusion qu&#8217;une \u00ab bourgeoisie transatlantique \u00bb est bel et bien en voie d&#8217;\u00e9mergence. Je n&#8217;en dirai pas autant. La convergence des styles de repr\u00e9sentation des probl\u00e8mes et des opinions ne saurait en constituer la preuve. Les cours royales de l&#8217;Europe des XVII, XVIII et m\u00eame XIXe si\u00e8cles \u00e9taient peupl\u00e9es de personnages qui tout \u00e9galement partageaient les m\u00eames styles de pens\u00e9e. Cela n&#8217;excluait pas leur conflit. Aujourd&#8217;hui, de la m\u00eame mani\u00e8re, je dis que les bourgeoisies des monopoles de la triade partagent tout \u00e9galement les m\u00eames m\u00e9thodes de pens\u00e9e mais qu&#8217;elles n&#8217;en restent pas moins \u00ab nationales \u00bb \u2013 m\u00eame en Europe. Elles sont seulement, de surcro\u00eet, conscientes de l&#8217;exigence pour elles de se pr\u00e9senter unies face \u00e0 leur adversaire commun \u2013 le Sud, la Chine en t\u00eate. Elles constituent donc bien la base de ce que j&#8217;appelle l&#8217;imp\u00e9rialisme collectif de la triade. La crise approfondie aidant, va-t-on voir se d\u00e9velopper les conflits d&#8217;int\u00e9r\u00eat entre ces partenaires nationaux du collectif imp\u00e9rialiste? Cela me para\u00eet fort probable. Et remettra en question les formes de la mondialisation encore en place, mais d\u00e9j\u00e0 \u00e9br\u00e9ch\u00e9es.<\/p>\n<p>Mais face \u00e0 ce d\u00e9fi nouveau les propositions de contre strat\u00e9gies de Carroll me paraissent insuffisantes. La raison en est que Carroll reste \u00ab dans le vent \u00bb c&#8217;est \u00e0 dire qu&#8217;il imagine possible de substituer une \u00ab mondialisation meilleure \u00bb \u00e0 celle en place et n&#8217;imagine pas la d\u00e9construction de la mondialisation comme pr\u00e9alable incontournable \u00e0 sa reconstruction \u00e9ventuelle, plus tard, sur d&#8217;autres bases.<\/p>\n<p>Face aux institutions de la bourgeoisie transnationale, Carroll propose une contre strat\u00e9gie dont il voit les lin\u00e9anments se d\u00e9gager dans quatre institutions nouvelles, qu&#8217;il choisit parce qu&#8217;il les pense certainement porteuses d&#8217;avenir. Ce sont :<\/p>\n<p>&#8211; l&#8217;International Trade Union Confederation ITUC,<\/p>\n<p>&#8211; le Transnational Institute d&#8217;Amsterdam (TNI), lui m\u00eame issu de l&#8217;Institute for Policy Studies bas\u00e9 \u00e0 Washington,<\/p>\n<p>&#8211; les Friends of the Earth International (FoEI), et<\/p>\n<p>&#8211; le Forum Social Mondial (dont la premi\u00e8re \u00e9dition a \u00e9t\u00e9 inaugur\u00e9e \u00e0 Porto Alegre en 2001).<\/p>\n<p>Au del\u00e0 des nuances et des pr\u00e9occupations particuli\u00e8res \u00e0 chacune de ces institutions un d\u00e9nominateur commun permet en effet de les grouper dans un ensemble qui a du sens. Elles sont largement \u00ab r\u00e9formistes \u00bb, parfois \u00e0 l&#8217;extr\u00eame comme l&#8217;ITUC qui ne d\u00e9fend m\u00eame plus un programme social d\u00e9mocrate \u00e0 \u00ab l&#8217;ancienne \u00bb \u2013 un compromis capital\/travail digne de ce nom \u2013 mais se satisfait de propositions mineures visant \u00e0 all\u00e9ger les cons\u00e9quences sociales les plus dramatiques des politiques des monopoles. Les FoEI ne s&#8217;int\u00e9ressent pas \u00e0 l&#8217;examen de la relation immanente ente logique capitaliste et d\u00e9sastre \u00e9cologique et deviennent de ce fait un interlocuteur valable pour le WBCSD. La charte du FSM s&#8217;interdit la recherche d&#8217;alternatives politiques positives et se satisfait d&#8217;enregistrer les transformations spontan\u00e9es dans la soci\u00e9t\u00e9 produites par les \u00ab r\u00e9sistances \u00bb.<\/p>\n<p>Dans une analyse critique impitoyable des pratiques de beaucoup des institutions dites \u00ab antisyst\u00e9miques \u00bb \u2013 \u00ab ONGs \u00bb entre autre \u2013 Michel Chossudowsky (Manufacturing Dissent,website Chossudowsky, 2010) qualifie les divergences mises en relief par ces institutions de \u00ab fabriqu\u00e9es \u00bb et destin\u00e9es \u00e0 servir le syst\u00e8me, qui d&#8217;ailleurs finance g\u00e9n\u00e9reusement ces programmes autoqualifi\u00e9es \u00ab d&#8217;antisyst\u00e9miques \u00bb).<\/p>\n<p>Sans aller n\u00e9cessairement jusque l\u00e0 je dirai que la ligne strat\u00e9gique g\u00e9n\u00e9rale choisie par ces institutions \u2013 et d&#8217;autres, de nature analogue \u2013 est fond\u00e9e sur la recherche d&#8217;un \u00ab nouveau consensus \u00bb qui permettrait d&#8217;avancer dans la substitution d&#8217;ue \u00ab autre mondialisation \u00bb \u2013 meilleure \u2013 \u00e0 celle fa\u00e7onn\u00e9e par les monopoles. Or cette strat\u00e9gie est, \u00e0 mon avis, condamn\u00e9e \u00e0 l&#8217;\u00e9chec. Car elle ignore les le\u00e7ons de l&#8217;histoire. J&#8217;ai rappel\u00e9 (voir mon ouvrage La Crise) que la premi\u00e8re longue crise syst\u00e9mique du capitalisme des monopoles n&#8217;avait trouv\u00e9 sa \u00ab solution \u00bb qu&#8217;au terme de 30 ans de guerres et de r\u00e9volutions. C&#8217;est \u00e0 travers celles-ci que des rapports de force \u00e0 la fois sociaux et internationaux nouveaux ont permis les \u00ab trente glorieuses \u00bb (1945-1975), ou, dans mon analyse, la coexistence des trois familles de \u00ab mod\u00e8les de d\u00e9veloppement \u00bb de l&#8217;\u00e9poque (ceux du compromis social d\u00e9mocrate, du sovi\u00e9tisme, du d\u00e9veloppement national populaire) et le fonctionnement d&#8217;une \u00ab mondialisation pluricentrique \u00bb parall\u00e8le.<\/p>\n<p>Il n&#8217;y a rigoureusement pas de raisons de penser qu&#8217;il en sera autrement dans l&#8217;avenir. Une construction remise en cause doit \u00eatre d\u00e9construite avant qu&#8217;une autre ne devienne possible. C&#8217;est vrai pour la mondialisation en place (c&#8217;est \u00e0 dire la domination mondiale de l&#8217;imp\u00e9rialisme collectif de la triade) ; c&#8217;est vrai pour l&#8217;Europe.<\/p>\n<p>Les strat\u00e9gies alternatives ne peuvent \u00eatre efficaces qu&#8217;\u00e0 la condition d&#8217;\u00eatre radicales, c&#8217;est-\u00e0-dire \u00e0 la fois d&#8217;oeuvrer \u00e0 la d\u00e9construction de ce qui est en place et d&#8217;amorcer des avanc\u00e9es en direction de la construction alternative, \u00e0 mon avis n\u00e9cessairement de nature socialiste, au sens que sortant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment du carcan des logiques capitalistes.<br \/>\n______________________<\/p>\n<p><em>Samir Amin est directeur du Forum du Tiers monde.<\/em><\/p>\n<p><a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/pambazuka.org\/fr\/category\/comment\/70270\" >Go to Original \u2013 pambazuka.org<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Samir Amin pense que le capitalisme est une r\u00e9alit\u00e9 historique et sociale &#8211; et non seulement \u00e9conomique \u2013 qu\u2019il importe d\u2019\u00e9tudier comme un ensemble de soci\u00e9t\u00e9s capitalistes \u00e0 caract\u00e8re nationale. Cela en d\u00e9pit la transnationalisation. Et pour lui, \u00abdans l\u2019analyse de ces capitalismes nationaux, aujourd\u2019hui comme hier, l\u2019accent dans la recherche ne doit sans doute pas n\u00e9gliger l\u2019examen des r\u00e9alit\u00e9s que les firmes capitalistes repr\u00e9sentent\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[46],"tags":[],"class_list":["post-9769","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-original-languages"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9769","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9769"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9769\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9769"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=9769"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.transcend.org\/tms\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=9769"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}