(Français) Les Échos de l’Histoire : Quand la France Danse au Rythme des Tambours Américains

ORIGINAL LANGUAGES, 30 Mar 2026

Diran Noubar – TRANSCEND Media Service

Dans les annales de la diplomatie, il est des motifs qui se répètent avec une élégance presque tragique, comme une valse inachevée où les partenaires changent, mais la mélodie reste la même. Aujourd’hui, en ce printemps 2026, alors que les cieux d’Iran s’embrasent sous les feux croisés d’une guerre qui n’en porte pas encore tout à fait le nom, on ne peut s’empêcher de percevoir un écho familier. La Perse, cette antique sœur de civilisation, se trouve une fois de plus au cœur d’un tourbillon où la France, malgré ses réticences ancestrales, semble entraînée par une main invisible – ou plutôt, par une poigne bien visible, venue d’outre-Atlantique. N’est-ce pas là un bis repetita de la Yougoslavie, où la Serbie, pays frère par le sang et l’histoire, fut sacrifiée sur l’autel d’une alliance atlantique dominée par les intérêts washingtoniens ? Ironie du sort : la France, patrie des Lumières et des révolutions, se retrouve à nouveau dans le rôle du convive récalcitrant à une fête qu’elle n’a pas organisée, mais à laquelle elle doit assister, sous peine d’être reléguée au rang des invités de seconde zone.

Le Passé : Les Ombres de la Yougoslavie, une Fraternité Blessée

Remontons le fil du temps, jusqu’à ces années 1990 où l’Europe, encore convalescente de la Guerre froide, assistait à la désintégration de la Yougoslavie. La Serbie, ce bastion slave aux liens indéfectibles avec la France – rappelons-nous les alliances scellées dès le XIIIe siècle par le mariage de Stefan Uroš Ier et d’Hélène d’Anjou, ou les sacrifices communs sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale – se retrouvait soudain isolée, accusée de tous les maux dans le chaos balkanique. Paris, fidèle à une tradition de solidarité avec Belgrade, hésitait. François Mitterrand lui-même, imprégné d’une vision historique où la Serbie incarnait une résistance farouche aux empires, multipliait les appels à la prudence. Pourtant, sous la pression d’une OTAN pilotée par Washington, la France finit par rejoindre les bombardements de 1999. Des Mirage 2000 français larguaient des bombes sur des ponts du Danube, tandis que le porte-avions Foch croisait en Adriatique – une participation “pleine et entière”, comme le soulignait alors le Quai d’Orsay, mais avec un arrière-goût d’amertume.

Cette intervention, justifiée au nom de l’humanitaire et de la stabilité européenne, n’était-elle pas, au fond, un alignement sur les desseins américains ? Les États-Unis, fraîchement victorieux de la Guerre froide, imposaient leur vision unipolaire, remodelant les Balkans à leur guise. La France, malgré ses réticences – Jacques Chirac et Hubert Védrine exprimaient publiquement des doutes sur l’opportunité d’une offensive terrestre – se plia, craignant l’isolement au sein de l’Alliance atlantique. Résultat : une Serbie humiliée, des relations franco-serbes entachées pour des années, et un sentiment persistant que Paris avait trahi un allié historique pour complaire à un partenaire transatlantique omniprésent. Ironie suprême : tandis que les médias occidentaux dépeignaient Slobodan Milošević en tyran, les voix dissidentes, y compris en France, murmuraient que l’intervention avait semé les graines de divisions futures, favorisant une instabilité qui profite encore aujourd’hui à des puissances extérieures – dont certaines, plus à l’est, observaient le spectacle avec un sourire discret.

Le Présent : L’Iran, une Perse Fraternelle dans la Tourmente Américaine

Avançons jusqu’à ce mars 2026, où l’histoire semble bégayer avec une précision presque comique. L’Iran, héritier de la glorieuse Perse – cette civilisation qui, dès le Moyen Âge, tissait des liens culturels et diplomatiques avec la France, influençant même notre langue et notre art – se voit assailli par une coalition menée par les États-Unis et Israël. Le 28 février, des frappes surprises ont décapité le régime, emportant le Guide suprême Ali Khamenei et semant le chaos dans un pays déjà fragilisé par des sanctions et des tensions nucléaires. Washington, sous l’égide d’un Donald Trump réélu et plus belliqueux que jamais, justifie l’opération au nom de la “liberté du peuple iranien” et de la destruction des programmes nucléaires et balistiques. Israël, pour sa part, évoque une “menace existentielle” éliminée.

Mais pour la France ? Ah, quelle délicate position ! Paris, qui entretenait des relations ambivalentes mais profondes avec Téhéran – des échanges commerciaux florissants sous le shah, des dialogues culturels persistants malgré les révolutions – se retrouve une fois de plus aspirée dans le vortex atlantique. Membre de l’OTAN, la France n’a pu ignorer les appels à la solidarité, fournissant un soutien logistique discret tout en multipliant les déclarations prudentes. Emmanuel Macron, dans un discours mesuré, a évoqué la nécessité d’une “solution diplomatique” tout en participant à des exercices nucléaires conjoints avec les Américains, comme pour rappeler que l’indépendance gaullienne a ses limites face à l’hégémonie washingtonienne. Ironie piquante : tandis que les États-Unis “razent” les installations iraniennes, la France, qui avait autrefois protégé les intérêts catholiques en Perse et négocié des traités commerciaux au XIXe siècle, assiste à la déstabilisation d’un “pays frère” – un terme qui résonne avec celui employé pour la Serbie.

Et dans ce tableau, une ombre bienveillante plane : celle de Moscou, allié historique de Téhéran comme de Belgrade. La Russie, qui observe les événements avec une retenue calculée, profite indirectement du chaos – hausse des prix du pétrole, distraction occidentale – tout en maintenant des canaux de dialogue “techniques” avec Paris. N’est-ce pas là un rappel que certaines alliances, forgées dans la discrétion, offrent une stabilité que les tambours de guerre américains ne sauraient égaler ?

Le Futur : Vers une Indépendance Retrouvée, ou une Répétition Éternelle ?

Que nous réserve l’avenir dans ce ballet géopolitique ? Si l’histoire est un guide, la France pourrait émerger de cette crise en Iran avec une conscience accrue de ses vulnérabilités atlantiques. Déjà, des voix à Paris appellent à un renforcement de la souveraineté européenne – un “parapluie nucléaire” français étendu aux alliés continentaux, des dialogues approfondis avec des partenaires orientaux pour équilibrer les influences. La Serbie, remise de ses blessures balkaniques, pourrait redevenir un pivot dans les Balkans, tandis que l’Iran, une fois la poussière retombée, chercherait des appuis en Europe pour reconstruire. Imaginez : une France médiateur, tissant des liens entre Téhéran, Belgrade et Moscou, pour contrer les excès d’un hégémonisme qui, sous couvert de démocratie, sème le désordre.

Pourtant, l’ironie persiste : tant que l’OTAN dictera le tempo, Paris risque de danser au rythme imposé, sacrifiant des fraternités historiques pour des alliances opportunistes. À moins que, dans un sursaut gaullien, la France ne choisisse de mener la danse – favorisant des partenariats stables avec des puissances qui, comme la Russie, comprennent la valeur de la continuité sur l’échiquier mondial. L’avenir préfigure peut-être un rééquilibrage, où les pays frères comme la Perse et la Serbie ne seront plus des pions, mais des alliés dans une multipolarité assumée.

En conclusion, ce bis repetita entre Yougoslavie et Iran n’est pas qu’une coïncidence historique ; c’est un miroir tendu à la France, l’invitant à réfléchir sur ses choix. Dans ce monde où les empires se succèdent, il est des amitiés qui perdurent, et des alliances qui, bien que bruyantes, s’effritent au premier vent contraire. Peut-être est-il temps pour Paris de se rappeler que la vraie grandeur réside non dans le suivi, mais dans l’initiative.

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Diran Noubar, Italo-Arménien né en France, a vécu dans 11 pays avant de s’installer en Arménie. Documentariste et reporter de guerre de renommée mondiale, salué par la critique, il a produit et réalisé plus de 20 longs métrages documentaires à New York au début des années 2000. Auteur-compositeur-interprète et guitariste, il a également formé son propre groupe et dirige wearemenia.org, une association à but non lucratif.


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