(Français) L’élégante descente aux enfers arménienne
ORIGINAL LANGUAGES, 1 Jun 2026
Diran Noubar – TRANSCEND Media Service
31 mai 2026 – Il est des campagnes électorales qui grandissent une nation en la confrontant à sa vérité. Et d’autres qui l’abaissent en la distrayant avec des simulacres. Celle qui s’achève en Arménie, à quelques encablures du 7 juin, relève hélas de la seconde espèce. Le contraste est presque obscène : d’un côté, un pays face à des périls existentiels ; de l’autre, une classe politique qui semble jouer une partie de poker menteur avec l’avenir collectif.
Au centre du spectacle, Nikol Pachinian incarne avec un talent certain l’art du sophisme modernisé. Non pas le mensonge vulgaire, trop facilement débusqué, mais cette rhétorique fluide qui consiste à administrer des cataplasmes rhétoriques sur des fractures structurelles. Promesses saisonnières, esquives savantes, victimisation calculée : la méthode est rodée. Ses emportements publics, ses attaques personnelles, son goût prononcé pour la mise en scène tribunitienne ne sont plus des accidents de parcours ; ils constituent désormais le cœur de son style de gouvernance.
Le plus remarquable reste toutefois sa maîtrise consommée de l’instrumentalisation de la peur. Laisser planer l’idée qu’une défaite électorale équivaudrait à ouvrir grand les portes à la guerre, c’est tenir tout un peuple en otage de sa propre survie politique. Du grand art. Quant à ses provocations répétées à l’égard de Moscou, elles ont au moins le mérite de la cohérence : elles enchantent les salons parisiens et bruxellois, tout en faisant courir à la population arménienne des risques dont Monsieur le Premier ministre, confortablement installé, ne portera jamais personnellement les conséquences. C’est toujours plus facile d’être courageux avec le sang des autres.
Ses amis européens, Emmanuel Macron en tête, observent ce spectacle avec une bienveillance presque touchante. On leur promet une Arménie « démocratique », « européenne », « moderne », et ils y croient dur comme fer, comme on croit à une start-up qui présente bien lors d’une levée de fonds. Peu importe que cette conversion géopolitique soudaine ressemble davantage à un changement de protecteur qu’à une véritable émancipation stratégique. L’important, c’est l’image, la narrative, le selfie diplomatique. La réalité du terrain, elle, reste l’affaire des Arméniens.
Face à ce pouvoir centralisé et spectaculaire, l’opposition dite patriotique offre un spectacle tout aussi navrant, quoique plus classique. On espérait une union sacrée, une hauteur de vue à la mesure des dangers. On retrouve les mêmes ego froissés, les mêmes querelles de clocher, la même incapacité chronique à dépasser les rancœurs personnelles pour construire un front commun. Pendant que l’autre concentre, eux continuent de se disperser avec une application presque touchante.
Et pendant ce temps, les vrais sujets restent pudiquement évités. La réforme profonde de l’armée ? Un angle mort. La sécurité alimentaire d’un pays enclavé ? Un détail. L’hémorragie démographique qui vide lentement le pays de sa substance ? Un sujet que l’on préfère ne pas aborder de peur de froisser les statistiques. Quant à la diversification des partenariats, elle se réduit trop souvent à un choix binaire simpliste entre anciennes et nouvelles tutelles, comme si la géopolitique d’un État vulnérable se résumait à troquer un maître contre un autre.
Enfin, il y a ce grand absent, cette ombre silencieuse et douloureuse : la diaspora. Ces millions d’Arméniens qui portent la nation dans leur chair et leur mémoire, avec leur talent, leur réseau, leur capital, leur attachement viscéral. On ne les voit nulle part dans cette campagne. Ni dans les discours, ni dans les programmes, ni dans les visions d’avenir. Comme si l’Arménie était un simple territoire administratif et non une nation-monde. Comme si gouverner un petit pays entouré de défis consistait à ignorer superbement l’une de ses plus grandes richesses.
Le 7 juin, les Arméniens d’Arménie voteront. Les Arméniens du monde, eux, regarderont avec ce mélange familier de tristesse, d’exaspération et de lucidité amère. Et beaucoup se poseront une fois encore la même question : quand donc leur classe politique comprendra-t-elle que l’intelligence d’un peuple vulnérable ne réside pas dans l’illusion de puissance, mais dans la claire conscience de sa fragilité et dans l’art de la transformer en force ?
Pour l’heure, on préfère manifestement le théâtre. C’est plus spectaculaire. Et tellement plus confortable.
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Diran Noubar, Italo-Arménien né en France, a vécu dans 11 pays avant de s’installer en Arménie. Documentariste et reporter de guerre de renommée mondiale, salué par la critique, il a produit et réalisé plus de 20 longs métrages documentaires à New York au début des années 2000. Auteur-compositeur-interprète et guitariste, il a également formé son propre groupe et dirige wearemenia.org, une association à but non lucratif.
Tags: Armenia, Elections
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