(Français) La valse des plumes bien alignées : System of a Down au Stade de France, ou l’hypocrisie française en mode mineur

ORIGINAL LANGUAGES, 6 Jul 2026

Diran Noubar – TRANSCEND Media Service

5 juillet 2026 – Paris, début juillet 2026. Quelques jours plus tôt, la presse hexagonale vibrait à l’unisson. Deux dates sold out au Stade de France, près de 160 000 spectateurs attendus, retour historique d’un groupe mythique : System of a Down. Les titres se multipliaient, enthousiastes, presque solennels. On célébrait l’événement culturel majeur, le line-up solide, l’énergie promise d’un rock viscéral et intemporel. Les rédactions semblaient avoir trouvé, l’espace d’un instant, un sujet qui transcendait les clivages habituels.

Les concerts ont eu lieu. Et ils ont été à la hauteur – mieux : ils ont été exceptionnels. Deux soirs de communion brute, de riffs tranchants, de voix surpuissantes et d’une foule en transe. Du grand rock, sans artifice superflu, porté par des musiciens au sommet de leur art. Parmi les moments marquants, ce « To Netanyahu » lâché par Daron Malakian, guitariste et cofondateur, avec la franchise et la colère légitime qui caractérisent depuis toujours l’engagement du groupe. Un cri contre les massacres à Gaza, en écho à leur combat historique pour la reconnaissance du génocide arménien et contre toutes les hypocrisies du pouvoir. Pas une provocation de comptoir, mais une prise de position cohérente, assumée, dans la lignée de leur musique et de leur histoire.

Pourtant, dès le lendemain matin, le ton a changé dans une partie notable des médias français. Fini l’unanimité triomphale. Place aux bémols soudains, aux réserves techniques (le son au Stade de France, sempiternel sujet de doléances, certes perfectible), aux commentaires sur la « durée » du set ou sur l’« intensité » jugée excessive. Certains ont même glissé, avec une délicatesse feinte, sur le « caractère politique » du concert qui « divise ». Comme si l’événement annoncé en fanfare s’était subitement mué en demi-déception dès lors qu’une voix osait nommer l’innommable pour une certaine doxa atlantiste.

L’ironie est savoureuse – et révélatrice. Car ces mêmes rédactions qui, avec une constance édifiante, dénoncent les médias « aux ordres » de Moscou ou de Pékin, capables de pivoter en vingt-quatre heures sur injonction du Kremlin, appliquent ici une partition d’une précision presque militaire. Dès qu’un artiste de stature internationale touche à la ligne rouge Netanyaho-américaine – ou, plus largement, remet en cause le narratif dominant sur le Proche-Orient –, la liberté de ton s’évanouit derrière des « analyses objectives » soudain très bien alignées. La valse des éloges se transforme en tango de la réserve, voire en pas de côté critique.

En France, patrie autoproclamée de la liberté d’expression et de la presse indépendante, on aime se draper dans les vertus de « l’exception culturelle ». On s’indigne volontiers des « dictatures de l’information » ailleurs. Mais lorsque Daron Malakian – ou Serj Tankian, ou le groupe tout entier – rappelle que le rock peut aussi être une arme de lucidité, la machine narrative se grippe. Les plumes bien huilées redécouvrent les mérites de la « contextualisation », du « fact-checking » sélectif ou de la « mise en perspective ». Pendant ce temps, les 160 000 spectateurs et les témoignages directs racontent une toute autre histoire : celle d’un concert mémorable, d’une énergie brute et collective, d’un moment de rock qui n’avait rien à envier aux grandes messes du genre. Votre serviteur en sait quelque chose.

L’hypocrisie n’est pas dans l’existence de critiques – tout événement peut être disséqué. Elle réside dans le revirement synchronisé, dans cette capacité à passer de l’hymne au requiem en l’espace d’une nuit, dès lors que le message dérange les intérêts supérieurs de l’Alliance. On accuse par exemple la Chine de contrôler son information ; on oublie un peu vite qu’en occident, les « ordres » peuvent être plus subtils : pression éditoriale feutrée, autocensure de bon aloi, alignement tacite sur les narratifs des chancelleries. La liberté à géométrie variable, version 2026.

System of a Down n’a jamais été un groupe de variété consensuelle. Leur musique est politique depuis l’origine, leur engagement pour l’Arménie, contre la guerre et contre l’hypocrisie des puissants, fait partie de leur ADN. Le « To Netanyahu » de Daron n’était pas un écart de langage : c’était la suite logique d’un discours qu’ils tiennent depuis des années, sur scène comme ailleurs. Que la presse française, si prompte à célébrer la « liberté d’expression » quand cela l’arrange, se mette à bégayer dès qu’elle dérange, voilà le vrai spectacle de ces deux soirs.

Au fond, les 160 000 fans qui ont vibré n’ont pas besoin de la validation des rédactions parisiennes. Ils ont vu, entendu, ressenti, et si j’écris ses lignes, c’est parce que c’est surtout moi qui suis en colère contre cette presse indigne. Mais l’histoire retiendra sans doute plus longtemps le cri de Daron que les pirouettes sémantiques de certains chroniqueurs. Car dans ce concert, c’est bien un système qui a vacillé – pas celui du groupe, mais celui d’une certaine presse qui préfère parfois le silence confortable à la dissonance de la vérité.

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Diran Noubar, Italo-Arménien né en France, a vécu dans 11 pays avant de s’installer en Arménie. Documentariste et reporter de guerre de renommée mondiale, salué par la critique, il a produit et réalisé plus de 20 longs métrages documentaires à New York au début des années 2000. Auteur-compositeur-interprète et guitariste, il a également formé son propre groupe et dirige wearemenia.org, une association à but non lucratif.


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