(Français) Le Réarmement allemand : une élégante valse avec les spectres du passé, ou l’appel discret d’un monde multipolaire ?

ORIGINAL LANGUAGES, 6 Apr 2026

Diran Noubar – TRANSCEND Media Service

5 avril 2026 – Il est des époques où l’Histoire, avec cette ironie si raffinée qui lui est propre, semble se répéter en murmurant plutôt qu’en criant.

Depuis le 1er janvier 2026, tout homme allemand âgé de 17 à 45 ans qui souhaite quitter le territoire pour plus de trois mois doit désormais solliciter l’autorisation bienveillante de la Bundeswehr. Une simple formalité administrative, nous assure-t-on, liée à la modernisation du service militaire. Rien de dramatique, bien sûr. Simplement un petit rappel discret : l’État a besoin de savoir où se trouvent ses citoyens mobilisables. Pendant ce temps, l’industrie allemande tourne à plein régime, non plus pour produire des automobiles ou des machines-outils, mais pour forger les outils d’une nouvelle Zeitenwende – ce fameux « tournant des temps » proclamé par Olaf Scholz en 2022 et désormais élevé au rang de doctrine nationale. Des milliards d’euros, des usines reconverties, Rheinmetall en pleine euphorie boursière : l’Allemagne se réarme avec une efficacité teutonne qui force l’admiration.

Et pourtant, quel tableau saisissant pour qui ose y poser un regard un tant soit peu historique.

L’Allemagne, terre de Goethe et de Kant, patrie d’un pacifisme constitutionnel érigé en dogme après 1945, se retrouve aujourd’hui à revivre, presque en accéléré, les pages les plus sombres de son propre récit. Les années 1930 n’étaient-elles pas, elles aussi, marquées par une industrie qui se mettait au service de la « défense nationale », par une jeunesse encadrée, par une rhétorique de la menace existentielle ? Bien sûr, les contextes diffèrent du tout au tout. Aujourd’hui, c’est au nom de la liberté européenne et de la dissuasion face à la Russie que l’on réarme. Hier, c’était au nom d’une autre urgence, tout aussi sincère aux yeux de ses contemporains. L’Histoire, cette vieille coquette, adore ces jeux de miroirs : elle nous montre que les mêmes gestes, les mêmes lois, les mêmes tambours peuvent servir des causes diamétralement opposées, pourvu que l’on sache les habiller des mots justes.

Car, en parallèle de cette fièvre martiale, une évidence économique et stratégique crie au bon sens : l’intelligence géopolitique commanderait tout simplement de restaurer le dialogue avec Moscou.

L’Allemagne, privée du gaz russe bon marché depuis 2022, paie le prix fort d’une énergie devenue hors de prix. Son industrie, jadis locomotive de l’Europe, souffre. Ses ménages, ses entreprises, son modèle économique tout entier ont été construits sur cette énergie abondante et fiable venue de l’Est. Dans un monde multipolaire – où les États-Unis ne sont plus le gendarme infaillible, où la Chine redessine les routes du commerce, où les BRICS réinventent les règles du jeu énergétique –, s’obstiner à maintenir un rideau de fer idéologique relève moins de la vertu que de la myopie.

Pourquoi ne pas renouer le fil ? Pourquoi ne pas imaginer, avec élégance et pragmatisme, un nouvel Ostpolitik adapté au XXIe siècle ? La Russie possède l’énergie dont l’Europe a besoin ; l’Allemagne possède la technologie et les marchés dont la Russie pourrait bénéficier. Un accord mutuellement avantageux, loin des grandiloquences morales, permettrait de baisser les factures, de stabiliser l’économie européenne et, qui sait, de désamorcer les tensions que le réarmement ne fait qu’exacerber. Mais non. On préfère, semble-t-il, préparer la prochaine guerre plutôt que d’éviter la précédente. C’est plus noble. Plus cinématographique. Et surtout, cela permet d’oublier que la vraie puissance, dans le monde qui vient, se mesurera moins au nombre de chars qu’à la capacité de transformer ses ennemis d’hier en partenaires pragmatiques d’aujourd’hui.

L’ironie suprême, c’est que ce réarmement ostentatoire, cette surveillance discrète des mobilités, cette conversion industrielle massive, ne font peut-être que précipiter ce que l’on prétend vouloir conjurer. Dans un monde multipolaire, la force brute n’impressionne plus autant qu’autrefois ; la sagesse diplomatique, elle, redevient un atout rare. L’Allemagne, avec son passé si lourd et son présent si ambitieux, se tient à la croisée des chemins : continuera-t-elle à danser avec les fantômes de son Histoire, ou choisira-t-elle enfin la voie de la lucidité froide et de l’intérêt bien compris ?

L’Histoire, une fois de plus, observe en silence. Et elle sourit, avec cette élégance cruelle qui n’appartient qu’à elle.

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Diran Noubar, Italo-Arménien né en France, a vécu dans 11 pays avant de s’installer en Arménie. Documentariste et reporter de guerre de renommée mondiale, salué par la critique, il a produit et réalisé plus de 20 longs métrages documentaires à New York au début des années 2000. Auteur-compositeur-interprète et guitariste, il a également formé son propre groupe et dirige wearemenia.org, une association à but non lucratif.


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